Là où la divergence devient racine : l’Église elle-même
Lorsque catholiques et réformés s’affrontent dans leurs jugements sur la charité, la justice, la société ou l’engagement public, on croit souvent discerner là le cœur du désaccord. On parle de foi et d’œuvres, de grâce et d’action, de salut et de transformation du monde. Mais ces débats, si vifs soient-ils, ne sont que la surface visible d’une divergence plus profonde, plus silencieuse, et pourtant décisive.
Cette divergence porte un nom : l’Église.
Car selon que l’on conçoit l’Église comme un simple rassemblement de croyants, ou comme une réalité vivante, instituée et durable, tout l’édifice chrétien se trouve orienté autrement. L’ecclésiologie n’est pas un chapitre secondaire de la théologie ; elle en est la clé de voûte.
Deux regards, deux architectures
Dans la tradition réformée, l’Église apparaît d’abord comme le fruit du salut accompli. Elle naît là où la Parole est annoncée avec fidélité, là où la foi est suscitée dans les cœurs par l’Esprit. Elle est réelle, nécessaire, précieuse — mais toujours dérivée.
Le salut se joue dans la rencontre immédiate de l’âme avec Dieu ; l’Église en est le témoin, le lieu de l’écoute, la communauté de ceux qui ont cru.
Ainsi comprise, l’Église ne saurait devenir un sujet historique agissant par elle-même. Elle annonce, elle exhorte, elle avertit ; mais l’action appartient aux consciences individuelles, envoyées dans le monde sous la seigneurie du Christ. Toute prétention de l’institution visible à porter une mission propre dans l’ordre social suscite alors une inquiétude : celle de voir la grâce se muer en programme, l’Évangile en morale, la foi en œuvre humaine.
La perspective catholique, elle, se déploie selon une autre logique.
Elle ose dire que l’Église n’est pas seulement née du salut, mais qu’elle en est l’un des lieux voulus par Dieu. Non pas comme une puissance concurrente du Christ, mais comme son Corps. Non par métaphore, mais par mystère.
L’Incarnation n’a pas seulement touché un instant de l’histoire ; elle a inauguré une manière nouvelle pour Dieu d’habiter le temps. Et l’Église est cette demeure fragile, visible, exposée, où la grâce se fait chair encore.
L’Incarnation prolongée dans l’histoire
C’est ici que se joue la divergence la plus profonde.
Pour la théologie catholique, Dieu n’a pas seulement sauvé les hommes malgré l’histoire ; il les sauve dans l’histoire. Il a confié à une réalité visible — pauvre, pécheresse, toujours à purifier — la charge de rendre présent son amour.
Dès lors, la charité ecclésiale n’est pas un supplément moral à la foi individuelle. Elle est la respiration même du Corps du Christ.
Lorsque l’Église se fait proche des pauvres, ce n’est pas parce qu’elle aurait troqué l’Évangile contre l’action sociale ; c’est parce que le Christ lui-même s’est fait pauvre, et qu’il continue de l’être dans les membres souffrants de son Corps.
Ce que la tradition réformée redoute comme une confusion des règnes, la tradition catholique l’assume comme une conséquence de l’Incarnation.
Les mêmes mots, des sens différents
Ainsi, catholiques et réformés peuvent employer un langage commun — grâce première, foi vivante, œuvres comme fruit — tout en parlant en réalité de choses différentes.
Là où le protestant craint que l’Église n’usurpe le rôle du Christ, le catholique voit l’œuvre du Christ se prolonger.
Là où l’un redoute un évangile social, l’autre confesse un Évangile incarné.
Ce n’est pas une querelle de vocabulaire, mais une différence de regard sur la manière dont Dieu agit encore aujourd’hui.
Une divergence qui éclaire tout le reste
Dès lors, les débats sur la justice sociale, la pauvreté, l’engagement politique ou la mission de l’Église trouvent leur véritable lumière.
Ce n’est pas d’abord une opposition entre activisme et spiritualité, entre œuvres et foi, entre morale et grâce.
C’est une opposition entre deux manières de comprendre la présence de Dieu dans le monde après l’Ascension.
Pour l’une, Dieu agit principalement dans le secret des consciences, et l’Église accompagne.
Pour l’autre, Dieu agit aussi à travers un Corps visible, qui parle, qui sert, qui souffre, qui aime — et qui, malgré ses fautes, demeure le signe de sa fidélité.
Conclusion
Dans bien des cas, ce qui différencie le plus profondément la position réformée de la position catholique ne se situe ni dans la morale, ni même dans la sotériologie prise isolément, mais dans l’ecclésiologie.
Tout le reste en découle, comme les branches d’un arbre puisent leur orientation dans la racine invisible.
Là où la tradition réformée craint de perdre l’Évangile en donnant trop à l’Église, la tradition catholique craint de perdre l’Incarnation en la réduisant à l’invisible.
Deux fidélités, deux prudences, deux héritages — mais une divergence réelle sur la manière dont le Christ continue d’être présent et agissant dans l’histoire des hommes.
