L’Israël biblique, nation sacramentelle unique

Israël, nation singulière dans le dessein de Dieu

Il est des analogies qui séduisent par leur apparente évidence. Elles semblent établir des ponts solides entre l’Écriture et le présent, entre l’histoire sainte et l’histoire des peuples. Pourtant, certaines de ces analogies, si elles ne sont pas examinées avec soin, risquent de troubler l’ordre même du dessein divin.

Ainsi en est-il lorsque l’on applique sans distinction le modèle d’Israël aux nations modernes, comme si la France, l’Amérique ou quelque autre État pouvaient être appelés à reprendre, presque sans reste, le rôle qu’Israël occupa autrefois dans l’économie du salut. Cette lecture, animée d’un zèle sincère pour l’honneur du Christ, méconnaît cependant la singularité profonde du peuple hébreu dans l’histoire sainte.

Israël ne fut pas simplement une nation croyante parmi d’autres. Il ne fut pas davantage un État pieux doté d’une loi religieuse plus exigeante que celle de ses voisins. Israël fut une nation appelée, instituée, formée par Dieu lui-même, non seulement pour croire, mais pour signifier.


Une nation constituée comme signe

Car Israël n’existe pas d’abord comme une réalité politique issue des hasards de l’histoire. Il naît d’un appel, progresse par une promesse, se structure par une alliance. Sa loi n’est pas le fruit d’une sagesse humaine lentement mûrie, mais une parole descendue du Sinaï. Son culte n’est pas l’expression spontanée d’une religiosité populaire, mais une liturgie prescrite. Son territoire même est donné, mesuré, sanctifié.

Israël est ainsi façonné tout entier comme un signe vivant : signe de l’élection gratuite, signe de la sainteté divine, signe d’une relation unique entre Dieu et un peuple. En ce sens profond, il est permis de dire qu’Israël fut une nation sacramentelle : une réalité visible, historique, charnelle, instituée par Dieu pour manifester et porter son dessein de salut dans le monde.

Dans cette nation, le religieux et le politique ne sont pas simplement alliés : ils sont théologiquement unifiés. La royauté, le sacerdoce, la loi civile et le culte participent d’un même ordre voulu par Dieu pour préparer les temps nouveaux.


Une figure provisoire, ordonnée à son accomplissement

Mais précisément parce qu’Israël fut une telle réalité, il ne pouvait être qu’un commencement. Il portait en lui plus qu’il ne contenait. Il annonçait plus qu’il n’accomplissait.

Toute son histoire tend vers un point unique : la venue du Messie. Et lorsque Celui-ci paraît, lorsque le Verbe se fait chair, un déplacement décisif s’opère. Ce qui était jusque-là rassemblé dans une nation se concentre désormais dans une personne. L’alliance n’est plus liée à un territoire, ni à une généalogie, ni à une structure politique : elle est scellée dans le Christ.

Dès lors, ce qui était figure cède la place à l’accomplissement. Le signe préparatoire s’efface devant la réalité plénière. Reproduire le modèle ancien, c’est méconnaître la nouveauté radicale introduite par l’Incarnation.


L’Église, accomplissement de la nation sacramentelle

Ce que la nation d’Israël portait en germe, l’Église le reçoit en plénitude. Elle aussi est un signe visible et efficace ; elle aussi est instituée par Dieu ; elle aussi est dotée de médiations concrètes. Mais elle ne se confond plus avec une nation particulière.

L’Église est catholique. Elle traverse les peuples sans s’identifier à aucun. Elle sanctifie les cultures sans les sacraliser. Elle rassemble sans abolir les différences. Elle est le lieu où l’alliance nouvelle et éternelle se déploie, non par la loi civile ou la puissance politique, mais par la parole proclamée et les sacrements célébrés.

Ainsi, ce que fut Israël comme nation sacramentelle ne se reproduit pas dans les États modernes. Cette fonction a été assumée, transfigurée, universalisée dans l’Église. Le centre de gravité de l’histoire du salut s’est déplacé : il n’est plus national, il est ecclésial.


La tentation du retour en arrière

C’est pourquoi toute tentative de faire renaître des « nations d’alliance », analogues à Israël, introduit une confusion grave. Elle revient à attribuer à l’État une fonction qui ne lui appartient plus, à sacraliser ce que le Christ a relativisé, à reterritorialiser ce que l’Évangile a universalisé.

L’État peut et doit être éclairé par la loi morale. Il peut être marqué par la foi de ses citoyens. Il peut reconnaître l’héritage chrétien qui l’a façonné. Mais il ne devient jamais, et ne peut jamais devenir, le lieu normatif de l’alliance divine.

Ce lieu est désormais l’Église.


Conclusion

Israël fut une nation unique, voulue par Dieu comme signe visible de son dessein salvifique. Cette singularité ne fonde pas un modèle reproductible, mais une pédagogie divine orientée vers son accomplissement. Avec le Christ et la Pentecôte, la sacramentalité quitte la nation pour habiter l’Église.

Confondre ces deux ordres, c’est risquer de méconnaître la nouveauté chrétienne elle-même. Car le Royaume de Dieu ne s’installe plus par la sacralisation des États, mais par la croissance silencieuse d’un peuple transnational, rassemblé dans le Corps du Christ, ferment discret mais réel de l’histoire des nations.