La tradition, mémoire première de l’histoire

Il est un trait caractéristique de la modernité historique qu’il convient d’examiner avec sérieux : la défiance quasi instinctive envers la mémoire transmise par la parole, et la confiance presque exclusive accordée à la documentation écrite. Ce déplacement méthodologique, né du désir légitime de soumettre le passé à une critique rigoureuse, a pourtant produit des effets durables et parfois appauvrissants dans la compréhension des origines chrétiennes, notamment celles du christianisme en France.

À mesure que s’éteignaient les derniers témoins des siècles passés, la modernité a cru pouvoir fonder toute certitude historique sur l’archive. Désormais, ce qui n’était pas attesté par un document ancien devenait suspect ; et ce qui n’était porté que par la tradition orale était relégué dans les marges de l’histoire. Or cette hiérarchie entre l’écrit et la parole repose moins sur une nécessité universelle que sur un choix culturel propre aux sociétés modernes.

L’oralité, pourtant, fut durant des siècles un mode normal, structuré et fiable de transmission. Elle engageait la mémoire, la répétition, la responsabilité des témoins et la continuité des communautés. Elle ne vivait pas de l’improvisation, mais de la fidélité. L’écriture venait plus tard, lorsque les conditions matérielles, institutionnelles ou politiques le permettaient, non pour faire exister la mémoire, mais pour la fixer.

Une image tirée de la vie humaine elle-même permet de saisir intuitivement cette réalité. Si l’on devait dater l’existence d’une personne au moment où elle devient capable d’écrire, une part précieuse et décisive de sa vie serait amputée. Les années de l’enfance, de la croissance silencieuse, de la formation intérieure, seraient comme rayées de l’histoire au motif qu’elles n’ont laissé aucune trace écrite de la main du sujet. Or nul ne songerait à nier l’existence de cette période, tant il est évident que la vie précède son expression formalisée.

Il est vrai qu’aujourd’hui la technologie permet de documenter très tôt les débuts de l’existence : actes de naissance, carnets de santé, photographies, vidéos. Ces traces sont précieuses, mais leur absence ne conduit jamais à conclure à l’inexistence de la vie. Lorsque les documents font défaut, il reste la mémoire : celle des parents, celle de l’entourage, celle de la personne elle-même. Et cette mémoire n’est pas discréditée sous prétexte qu’elle ne repose pas toujours sur des archives écrites exhaustives.

Il en va de même pour les origines de l’Église. Les premières communautés chrétiennes ont vécu avant de s’écrire. Elles ont cru, prié, célébré et transmis avant de consigner. Leur mémoire s’est d’abord conservée dans la parole répétée, dans la liturgie, dans la conscience d’une succession reçue. Exiger d’elles les mêmes types de preuves que celles produites par des institutions tardives revient à appliquer à l’enfance les critères de l’âge adulte.

C’est pourtant ce que la modernité a souvent fait lorsqu’elle a abordé les traditions anciennes sur l’implantation du christianisme en Gaule. Faute de documents contemporains jugés suffisants, elle a repoussé les origines des évêchés à des périodes plus tardives, non parce que des preuves contraires existaient, mais parce que la mémoire transmise ne correspondait pas aux critères modernes de recevabilité. Le silence des archives a été interprété comme un silence de l’histoire.

Or l’absence de preuve écrite n’est pas la preuve de l’absence de vie. Elle est souvent le signe d’un monde où la mémoire se transmettait autrement. Comme dans l’existence humaine, les commencements sont discrets, fragiles, peu visibles, mais réels. Et c’est précisément là que se jouent les fondations.

Le christianisme lui-même confirme cette logique. Il est né de l’annonce avant d’être fixé par l’écrit ; de la parole proclamée avant d’être archivée ; de la tradition reçue avant d’être analysée. L’Écriture sainte elle-même suppose une tradition qui l’a portée, reconnue et transmise. Il serait donc paradoxal d’exiger de l’histoire de l’Église ce que l’on n’exige pas de l’histoire de la foi.

Reconnaître la valeur historique des traditions anciennes ne signifie pas renoncer à la critique, mais l’élargir. C’est accepter que la vérité du passé ne se donne pas toujours sous la forme que la modernité privilégie. Entre l’archive et la légende existe une mémoire vivante, patiente, transmise — et c’est souvent en elle que se trouvent les premières pulsations de l’histoire chrétienne.

Ainsi comprise, la tradition n’est pas l’ennemie de l’histoire ; elle en est l’enfance. Et refuser de l’écouter, c’est risquer de retrancher du passé ce qu’il a de plus fragile, de plus discret, et parfois de plus essentiel.