Il est une vérité que l’Église n’a jamais cessé de confesser, et devant laquelle toute créature raisonnable est appelée à s’incliner : Dieu règne. Il règne sur le ciel et sur la terre, sur les consciences et sur les nations, sur le temps et sur l’éternité. Sa souveraineté ne connaît ni frontière ni rival. Elle n’est pas un attribut parmi d’autres, mais l’expression même de son être de Créateur.
Pourtant, cette vérité, si elle est détachée de l’économie divine de l’histoire, peut devenir source de confusion. Car Dieu n’exerce pas sa souveraineté comme les hommes exercent la leur. Ce qui est simple et absolu en Dieu ne se déploie dans le monde que selon des médiations, des étapes et une pédagogie patiente. C’est précisément là que se joue la différence entre une vision chrétienne mûrie par la tradition catholique et une compréhension plus immédiate, propre à la théologie réformée.
I. Un glissement presque inévitable dans la théologie réformée
La théologie réformée est animée par une intention profondément juste : rendre à Dieu toute sa gloire, refuser toute autonomie humaine qui prétendrait s’ériger hors de son autorité. Face aux compromissions, aux relativismes et aux idolâtries modernes, cette intention conserve une force prophétique indéniable.
Mais la structure même de cette théologie conduit presque nécessairement à un glissement. En réduisant fortement les médiations ecclésiales et historiques, en plaçant la Parole écrite comme norme immédiatement normative pour tous les domaines de la vie, elle tend à concevoir la souveraineté de Dieu comme devant s’exprimer directement dans l’ordre juridique et politique.
Ainsi, si Dieu est souverain, il faudrait que la loi humaine reproduise explicitement sa loi révélée.
Si Dieu est législateur, toute législation non conforme à l’Écriture serait illégitime.
Si toute autorité vient de Dieu, toute autorité qui ne se réclame pas ouvertement de Lui serait suspecte.
Le raisonnement est cohérent, mais il repose sur une équivalence implicite : la souveraineté divine est confondue avec son application juridique immédiate. Ce qui, en Dieu, relève de l’absolu, est transposé sans médiation dans un monde marqué par la chute, la diversité des peuples et la lenteur éducative de l’histoire.
II. Le Moyen Âge : une convergence réelle, mais historiquement patiente
Or l’histoire chrétienne offre un correctif décisif à cette confusion. L’Occident médiéval est parvenu, bien imparfaitement certes, à une certaine convergence entre souveraineté de Dieu et ordre humain. Mais cette convergence n’a jamais été le fruit d’une application brutale ou immédiate de la loi divine à la société.
Elle fut le résultat d’un travail séculaire.
Pendant des générations, l’Église a évangélisé, instruit, formé, patiemment façonné les consciences. Les enfants ont grandi dans une vision chrétienne du monde ; les mœurs ont été lentement imprégnées par l’Évangile ; la justice, l’autorité, la loi ont été comprises à la lumière de la foi bien avant d’être codifiées dans les institutions.
Ainsi, lorsque des rois et des princes ont accédé au pouvoir, ils étaient eux-mêmes issus de cette formation chrétienne. Ils ne recevaient pas le christianisme comme un programme politique à imposer, mais comme une évidence intérieure qui structurait déjà leur intelligence du monde. L’ordre chrétien médiéval fut donc moins une construction juridique qu’une expression sociale d’une foi intériorisée.
Cette distinction est capitale :
là où la foi précède, la loi peut refléter ;
là où la foi est absente, la loi ne peut que contraindre.
III. L’erreur de l’anachronisme et la tentation de la restauration immédiate
Le monde contemporain, profondément marqué par la sécularisation, n’est plus celui du Moyen Âge. Les générations actuelles n’ont pas grandi dans une vision chrétienne du monde ; leurs catégories morales, politiques et culturelles sont largement étrangères à la foi.
Vouloir rétablir aujourd’hui un ordre chrétien par voie juridique, sans avoir refait ce travail de formation des consciences, revient à imiter les formes sans pouvoir reproduire les conditions. C’est une illusion historique et une erreur théologique.
C’est ici que certaines expressions contemporaines de la théologie réformée révèlent leur limite : constatant la ruine de l’ordre ancien, elles cherchent à restaurer par la loi ce que l’Église avait fait naître par la patience. Elles exigent de l’institution ce qui ne peut venir que de la conversion.
Mais Dieu n’a pas changé de méthode. Il n’a jamais commencé par gouverner les peuples avant de les enseigner. Il n’a jamais commencé par imposer la loi avant d’écrire celle-ci dans les cœurs.
IV. La sagesse catholique : distinguer, hiérarchiser, patienter
La perspective catholique permet de discerner la racine du problème sans renoncer à la vérité qu’il s’agit de défendre. Elle confesse pleinement la souveraineté de Dieu, mais elle reconnaît que cette souveraineté s’exerce dans l’histoire selon un ordre voulu par Dieu Lui-même.
Dieu gouverne le monde :
- par la loi éternelle, qui demeure en Lui,
- par la loi naturelle, inscrite dans la raison humaine,
- par des lois humaines ordonnées au bien commun.
L’État n’est pas chargé d’imposer la foi, mais de rendre possible une vie juste. L’Église, quant à elle, ne commence pas par légiférer : elle engendre, elle forme, elle enseigne. Là où la théologie réformée tend à absolutiser l’instant et la norme, la théologie catholique réintroduit le temps, la pédagogie et la maturation.
Elle se souvient que le Royaume de Dieu n’est pas d’abord un ordre juridique, mais une réalité en croissance, déjà présente et pas encore accomplie.
Conclusion
L’histoire de l’Occident chrétien montre que la souveraineté de Dieu peut réellement imprégner un ordre humain, mais seulement au terme d’un long travail de formation spirituelle. La confusion entre souveraineté divine et application juridique directe naît lorsque l’on oublie cette patience de Dieu dans l’histoire.
La vision catholique ne diminue pas la royauté du Christ ; elle la protège contre toute instrumentalisation. Elle rappelle que Dieu règne non seulement par la loi, mais par la sagesse, non seulement par le commandement, mais par l’amour patient qui conduit les hommes, génération après génération, vers l’accomplissement de son Royaume.
Car le Royaume de Dieu ne se décrète pas : il se transmet, il se reçoit, et il grandit comme une semence confiée à la terre du temps.
