La Parole livrée à elle-même et la Tradition habitée

Il est des divergences qui ne tiennent ni à la mauvaise foi, ni à la légèreté, ni même à l’oubli volontaire, mais à une logique interne, implacable, qui déploie ses conséquences avec la rigueur d’un raisonnement bien construit. La théologie réformée, telle qu’elle s’est constituée au XVIᵉ siècle, appartient à cette catégorie. Elle est cohérente, sérieuse, nourrie de l’Écriture, animée d’un profond désir de fidélité à Dieu. Et pourtant, c’est précisément cette cohérence qui la conduit, presque nécessairement, à une difficulté structurelle dans son rapport à l’Écriture, à la doctrine et à la Tradition.

Car lorsqu’une Église décide, par souci de pureté évangélique, de soustraire l’Écriture à toute médiation ecclésiale normative, elle croit la libérer ; en réalité, elle l’expose.

I. Une nécessité interne dans la théologie réformée

Dans la perspective réformée classique, l’Écriture est la seule norme ultime de la foi. Elle est inspirée, suffisante, claire dans ses enseignements essentiels, et capable de juger toute doctrine, toute institution, toute tradition. Ce principe, énoncé avec force et conviction, ne vise pas à mépriser l’histoire de l’Église, mais à la soumettre à un critère supérieur.

Cependant, une fois cette décision prise, une conséquence devient inévitable : la Tradition ne peut plus être qu’un témoin fallible, une aide possible, mais jamais un lieu normatif de la vérité. Elle éclaire, elle suggère, elle inspire — mais elle ne lie pas. La doctrine elle-même devient alors une construction toujours révisable, dépendante de la justesse de l’exégèse et de la fidélité personnelle à l’Écriture.

Dès lors, il n’est nullement surprenant que l’on insiste longuement, comme au point 5 du texte analysé, sur la nécessité de démontrer méthodiquement par l’Écriture chaque affirmation théologique, ni que l’on éprouve le besoin de justifier cette démarche par des développements étendus, didactiques, parfois défensifs. Là où la Tradition ne fait plus autorité en tant que telle, l’argumentation doit tout porter. La Parole doit non seulement être vraie, mais sans cesse réexpliquée, redéployée, réaffirmée, comme si elle risquait toujours d’échapper.

Ainsi se dessine une situation paradoxale : l’Écriture est exaltée comme norme suprême, mais elle se trouve en même temps livrée à une pluralité d’interprétations concurrentes, toutes sincères, toutes se réclamant d’elle, et pourtant irréconciliables. La théologie réformée n’a pas voulu cette fragmentation ; mais elle en a posé les principes.

II. La Tradition invoquée mais désancrée

Il est frappant de constater que, dans ce type de discours, la Tradition n’est jamais totalement absente. On en appelle aux prophètes, aux apôtres, parfois aux Pères, à des figures de réveil ou de piété exemplaire. Mais cette Tradition est désancrée : elle n’est plus une réalité vivante et continue, mais une réserve d’autorités ponctuelles, convoquées au besoin, puis laissées derrière.

La Tradition devient mémoire, non présence. Elle est respectée, mais non reçue. Et surtout, elle n’est plus portée par une instance visible et permanente capable de dire : « Ceci est la foi de l’Église ».

C’est ici que la perspective catholique permet de signaler la difficulté avec une clarté particulière.

III. La réponse catholique : l’Écriture dans la maison de la Tradition

Pour l’Église catholique, l’Écriture n’est jamais livrée à elle-même. Elle est née dans l’Église, reconnue par elle, transmise par elle, interprétée en son sein. Non pas parce que l’Église serait au-dessus de la Parole de Dieu, mais parce qu’elle en est le lieu vivant, le corps historique.

La Tradition, dans cette perspective, n’est pas un supplément ajouté à l’Écriture, ni un écran interposé entre Dieu et le croyant. Elle est la mémoire habitée de l’Esprit, la transmission continue de ce que l’Église a cru, prié, célébré et confessé depuis les apôtres. Elle donne à l’Écriture un visage, une voix, une respiration.

C’est pourquoi la doctrine catholique ne repose pas uniquement sur l’accumulation d’arguments scripturaires, mais sur une réception ecclésiale : ce que l’Église a toujours cru, partout et par tous, selon la formule classique. La foi n’est pas seulement démontrée ; elle est reçue.

IV. Une vision plus pleinement chrétienne

Ce que la perspective catholique permet ainsi de proposer, ce n’est pas une réduction de l’Écriture, mais sa pleine incarnation. La Parole de Dieu n’est pas seulement un texte à expliquer ; elle est une Parole à entendre dans l’Église, à recevoir dans la liturgie, à confesser dans le credo, à vivre dans les sacrements.

Là où la théologie réformée, par fidélité à l’Écriture, se voit contrainte de multiplier les précautions, les démonstrations et les appels à une compréhension renouvelée, la foi catholique repose sur une autre évidence : le Christ n’a pas seulement laissé des Écritures, il a fondé une Église. Et cette Église, malgré ses faiblesses humaines, demeure le lieu où la Parole est gardée, interprétée et transmise sans être dissoute.

Conclusion

Ainsi, le rejet de la Tradition et du Magistère n’est pas un accident ni une maladresse. Il est le fruit logique d’une option théologique fondamentale. La théologie réformée, en retirant à la Tradition et au Magistère leur rôle normatif, a dû confier à l’Écriture seule une charge qu’elle n’a jamais portée isolément dans l’histoire chrétienne.

La perspective catholique, sans diminuer l’autorité de la Parole de Dieu, permet de la replacer dans l’ordre voulu par le Christ : non pas comme un principe abstrait livré à l’interprétation individuelle, mais comme une Parole vivante, confiée à l’Église, reçue dans la foi, et transmise jusqu’à la fin des temps.

C’est peut-être là, au-delà des controverses, que se joue la différence la plus profonde : non entre fidélité et infidélité à l’Écriture, mais entre une Parole livrée à elle-même et une Parole demeurant dans la maison du Père.