Il est une évidence que la modernité reconnaît volontiers, mais dont elle ne tire pas toujours toutes les conséquences : le passé ne nous parle plus par des témoins vivants. Les siècles antérieurs au nôtre — et désormais même le XIXᵉ siècle — ont basculé dans un silence irréversible. Ceux qui ont vu, entendu, agi, souffert ou espéré ont disparu. Leur monde ne subsiste plus que sous forme de traces. Ainsi, notre rapport à l’histoire repose presque entièrement sur la documentation.
Ce constat, en apparence rassurant, appelle pourtant une profonde réserve. Car la documentation, si nécessaire soit-elle, ne se confond jamais avec la réalité historique elle-même. Elle n’en est qu’un vestige, une empreinte, une médiation. Comme les pierres d’un édifice ruiné, elle atteste qu’un bâtiment a existé, mais elle ne suffit pas à en restituer l’architecture vivante, l’usage quotidien, ni même toujours la finalité.
L’histoire moderne a appris — et c’est là un progrès réel — à exercer un regard critique sur les documents. On en examine l’origine, le contexte, l’intention, les lacunes, les biais. On compare les sources, on les confronte, on les hiérarchise. Mais ce regard critique, pour légitime qu’il soit, demeure souvent insuffisamment interrogé dans son fondement. Car critiquer, au sens propre, c’est juger. Et juger suppose toujours une norme.
Or cette norme est rarement explicitée. Le regard critique contemporain se présente volontiers comme neutre, purement méthodologique, presque mécanique. En réalité, il est toujours orienté. On ne juge jamais un document dans le vide. On le juge à partir de critères hérités, de catégories intellectuelles reçues, d’une certaine conception du vrai, du vraisemblable, de l’autorité, de la continuité ou de la rupture. Autrement dit, même lorsqu’elle s’en défend, la critique repose sur une tradition implicite.
C’est ici que la modernité manifeste une difficulté particulière : elle peine à reconnaître la légitimité de la transmission orale. Elle accepte volontiers l’idée que la mémoire puisse être faillible, que la parole puisse être altérée ; mais elle oublie que l’écrit l’est tout autant, et qu’il ne s’interprète jamais de lui-même. Le document n’est pas un témoin autonome ; il est muet sans un cadre interprétatif, et ce cadre ne provient jamais exclusivement du document lui-même.
Pendant des siècles, la mémoire humaine s’est transmise principalement par l’oralité. Non pas une oralité spontanée ou désordonnée, mais une oralité réglée, communautaire, ritualisée. Les récits étaient appris, répétés, transmis sous le contrôle d’une communauté vivante. La fidélité ne reposait pas sur la fixation matérielle du texte, mais sur la continuité des témoins et sur la stabilité des formes de transmission. La parole engageait la responsabilité de celui qui la portait.
La foi chrétienne elle-même s’inscrit pleinement dans cette logique. Avant d’être écrite, elle a été annoncée. Avant d’être consignée dans des textes, elle a été reçue, confessée, célébrée. L’Écriture n’abolit pas l’oralité ; elle la suppose. Elle fixe une mémoire, mais ne remplace jamais entièrement la transmission vivante par laquelle cette mémoire est comprise, incarnée, et transmise de génération en génération.
Dès lors, vouloir reconstituer une vision juste de l’histoire — qu’elle soit profane ou ecclésiale — en se fondant sur la seule documentation écrite, même soumise à une critique rigoureuse, revient à mutiler la réalité historique. Car ce qui a façonné les sociétés et les Églises n’est pas seulement ce qui a été écrit, mais ce qui a été cru, pratiqué, transmis, parfois sans être formulé explicitement.
La question décisive devient alors celle de la norme du jugement. Selon quoi juge-t-on un document ? Selon quelle conception de la vérité, de la continuité, de l’autorité ? Une norme purement individuelle conduit à l’arbitraire. Une norme purement contemporaine engendre l’anachronisme. Une norme exclusivement critique, détachée de toute mémoire reçue, finit par dissoudre le passé dans une multiplicité d’interprétations concurrentes.
À l’inverse, reconnaître l’existence d’une tradition — historique ou ecclésiale — ne signifie pas renoncer à l’esprit critique. Cela signifie situer le jugement dans une continuité. Cela implique d’accepter que la norme ne soit pas seulement construite par l’analyste, mais reçue d’un long héritage de lectures, de pratiques et d’interprétations qui ont fait leurs preuves dans le temps. La tradition ne supprime pas la critique ; elle lui donne un sol.
Ainsi, l’histoire ne peut être comprise comme une simple science des documents, pas plus que la foi ne peut être réduite à une simple lecture de textes. Dans les deux cas, la vérité se transmet dans une tension féconde entre l’écrit et la parole, entre la trace et la mémoire vivante, entre la critique et la réception. Oublier l’un de ces pôles, c’est condamner l’autre à l’incompréhension.
En ce sens, la modernité, en croyant s’émanciper de la tradition, s’est souvent privée des conditions mêmes d’une compréhension juste du passé. Revenir à une conception plus incarnée de la transmission — sans naïveté, mais sans méfiance systématique — n’est pas un recul. C’est peut-être, au contraire, la condition d’un véritable progrès dans l’intelligence de l’histoire, et plus encore, dans l’intelligence de la foi.
