Il est des situations historiques qui, à première vue, paraissent être de simples accidents politiques, fruits de circonstances malheureuses ou de décisions humaines contingentes. La laïcité française est souvent présentée de la sorte : comme une dérive idéologique tardive, étrangère à la foi chrétienne, imposée de l’extérieur à une nation jadis croyante. Pourtant, à y regarder de plus près, elle apparaît moins comme une anomalie que comme l’aboutissement cohérent d’une certaine vision théologique, progressivement sécularisée, dont la matrice se trouve bien en amont de 1905.
I. Une tension inscrite au cœur de la théologie réformée
La théologie réformée, dans son intention première, voulait préserver la souveraineté absolue de Dieu et la pureté de l’Évangile face à ce qu’elle percevait comme des confusions médiévales entre le spirituel et le temporel. En rompant avec la structure sacramentelle et hiérarchique de l’Église, elle a profondément redéfini le rapport entre Dieu, l’Église et la société.
Dans cette perspective, l’Église visible cesse progressivement d’être conçue comme une réalité sacramentelle englobante, médiatrice de la grâce dans l’histoire, pour devenir avant tout l’assemblée des croyants, définie par l’adhésion intérieure à la Parole. Dès lors, le monde politique, privé de toute médiation ecclésiale stable, se trouve placé devant une alternative rigoureuse : soit il se soumet explicitement à la loi biblique interprétée par les croyants, soit il s’émancipe entièrement de toute référence théologique.
Cette logique explique pourquoi, dans la tradition réformée, le pouvoir civil est tour à tour investi d’une mission quasi théocratique ou relégué dans une neutralité radicale. Lorsque la société n’adhère plus massivement à la foi biblique, la seule option cohérente devient la séparation stricte, et même l’exclusion du religieux de la sphère publique. La laïcité n’est alors plus seulement un fait juridique : elle devient une contre-religion, occupant l’espace laissé vacant par l’Église désinstitutionnalisée.
II. De la neutralité proclamée à la religion implicite
C’est ici que la théologie réformée en vient presque nécessairement à qualifier la laïcité française de « religion d’État ». Ayant perdu toute structure ecclésiale capable de dialoguer durablement avec le politique, elle ne peut percevoir la laïcité que comme une puissance rivale, totalisante, imposant ses dogmes (neutralité, autonomie morale, relativisme) et ses rites (école, législation, symboles républicains).
Ce diagnostic n’est pas entièrement faux. La laïcité française, telle qu’elle s’est historiquement constituée, tend en effet à dépasser la simple distinction des ordres pour promouvoir une vision anthropologique fermée à la transcendance. Mais l’erreur consiste à croire que cette dérive serait purement exogène, sans lien avec l’effacement préalable de toute médiation chrétienne visible et structurante dans la cité.
Ainsi, la théologie réformée, en dénonçant la laïcité comme religion d’État, en révèle involontairement la généalogie : elle a contribué à créer un espace public théologiquement vide, rapidement occupé par une idéologie séculière se donnant, à son tour, des allures religieuses.
III. Le regard catholique : une critique plus profonde et plus juste
La perspective catholique, sans nier la gravité de la situation, en propose une lecture plus fine. Elle ne commence pas par opposer brutalement Église et État, sacré et profane, mais par rappeler une distinction fondamentale : celle des ordres, non leur séparation ontologique.
Dans la vision catholique, le politique n’est jamais religieux par nature, mais il n’est pas non plus moralement neutre. Il est ordonné à un bien commun qui dépasse les intérêts individuels et qui suppose une anthropologie vraie, enracinée dans la loi naturelle. C’est précisément parce que l’Église se comprend comme sacrement universel du salut, visible et incarnée, qu’elle peut reconnaître une autonomie relative du politique sans jamais l’abandonner à l’arbitraire.
La laïcité française apparaît alors non comme une religion concurrente, mais comme le symptôme d’une rupture plus ancienne : la disparition progressive d’une Église capable d’assumer publiquement sa mission de médiation entre Dieu et la société. Là où l’Église se retire ou est réduite à la sphère privée, l’État est contraint de produire sa propre vision du monde, nécessairement idéologique.
IV. Une proposition plus chrétienne pour la cité
La réponse catholique n’est donc ni la nostalgie d’un régime confessionnel imposé, ni l’acceptation résignée d’un espace public vidé de toute transcendance. Elle consiste à réaffirmer patiemment la présence ecclésiale dans l’histoire : présence sacramentelle, doctrinale, morale et culturelle.
Cette présence ne cherche pas à dominer, mais à éclairer ; non à contraindre, mais à former les consciences. Elle rappelle que la société ne peut durablement se construire contre sa propre nature, et que l’homme ne se comprend pleinement qu’en relation avec Dieu. En ce sens, la critique catholique de la laïcité est moins polémique que prophétique : elle ne se contente pas de dénoncer une « religion d’État », elle révèle le vide spirituel que cette religion tente maladroitement de combler.
Conclusion
Ainsi, ce que la théologie réformée perçoit comme une agression extérieure – la laïcité devenue religion – apparaît, dans une perspective catholique, comme l’issue logique d’une désincarnation progressive du christianisme dans l’histoire. Là où l’Église cesse d’être visible, structurante et sacramentelle, l’État se voit contraint d’assumer une fonction spirituelle de substitution.
La vision catholique, sans idéaliser le passé ni ignorer les abus, offre une voie plus pleinement chrétienne : celle d’une Église présente au monde sans s’y confondre, distincte sans être séparée, humble sans être absente. C’est à ce prix seulement que la cité peut être véritablement humaine, et que la foi peut redevenir, non une nostalgie ou une protestation, mais une source vivante de lumière pour la France et pour les nations.
