Il est des conséquences qui ne procèdent pas d’une volonté explicite, mais d’une logique interne. Ainsi en va-t-il de la conception de l’unité chrétienne dans la théologie réformée. Beaucoup s’étonnent de voir les Églises issues de la Réforme mettre l’accent presque exclusif sur une unité spirituelle, intérieure, invisible, détachée de toute forme institutionnelle stable. Pourtant, cette position n’est ni accidentelle ni simplement pragmatique : elle découle presque nécessairement des principes mêmes sur lesquels repose l’édifice réformé.
La Réforme, dans son élan initial, a voulu sauver l’essentiel : la vérité de l’Évangile, la centralité du Christ, la gratuité de la grâce. Mais pour préserver cette vérité perçue comme menacée, elle a dû rompre avec l’institution visible qui, jusque-là, prétendait être le lieu normatif de l’unité. Dès lors, l’Église ne pouvait plus être pensée d’abord comme un corps historique et sacramentel, mais comme une réalité spirituelle, connue de Dieu seul, composée des vrais croyants dispersés au-delà des frontières confessionnelles.
À partir de là, le glissement est inévitable. Si l’Église véritable est invisible, l’unité véritable l’est aussi. Si l’appartenance au Christ est première et suffisante, alors la communion ecclésiale visible devient seconde, relative, presque contingente. L’unité chrétienne se déplace alors du domaine du corps à celui du cœur, de la confession commune à l’expérience intérieure, de l’autel partagé à l’affection fraternelle. L’on en vient ainsi à affirmer, avec une sincérité souvent touchante, que ce qui unit les croyants n’est pas ce qu’ils confessent ensemble, mais la vie qu’ils ont en Jésus.
Une telle vision possède une indéniable force morale. Elle rappelle que la foi n’est pas d’abord une adhésion intellectuelle, mais une vie reçue. Elle met en garde contre un formalisme mort et contre les divisions orgueilleuses. En ce sens, elle n’est pas sans vérité, et l’on comprend qu’un esprit aussi profondément chrétien que Jean-Henri Merle d’Aubigné ait pu être sensible à cette dimension intérieure de la foi, surtout dans un XIXᵉ siècle marqué par le rationalisme et l’ossification religieuse.
Mais ce qui apparaît comme une force spirituelle devient, à la longue, une fragilité ecclésiale. Car une unité qui ne s’incarne pas finit par se dissoudre. Lorsqu’il n’existe plus de critère visible et normatif de communion, l’unité devient indéfiniment extensible : elle peut inclure des doctrines contradictoires, des visions opposées du sacrement, du ministère, voire de l’Évangile lui-même. On proclame alors l’unité au moment même où l’on institutionnalise la fragmentation. Chaque communauté devient une expression légitime parmi d’autres de la même réalité invisible, et la division cesse d’être une blessure pour devenir un simple état de fait.
C’est ici que la perspective catholique permet non seulement de signaler la problématique, mais d’en éclairer la racine profonde. L’Église catholique ne nie jamais l’existence d’une communion spirituelle réelle entre tous ceux qui sont incorporés au Christ par le baptême. Elle reconnaît volontiers que la grâce peut agir au-delà de ses frontières visibles. Mais elle affirme avec la même force que le Christ n’a pas voulu sauver des âmes isolées : Il a voulu fonder un Corps. Et ce Corps, comme tout corps, est à la fois invisible et visible, spirituel et historique, animé par l’Esprit et structuré dans le temps.
Dans cette perspective, l’unité chrétienne ne peut être réduite à une simple fraternité affective ou à une reconnaissance mutuelle de conversion personnelle. Elle est d’abord une unité reçue, donnée, objective : une seule foi confessée, un seul baptême, une seule eucharistie, un seul ministère apostolique. L’unité n’est pas le résultat de notre accord, mais le fruit d’une communion qui nous précède et nous dépasse. Elle est exigeante précisément parce qu’elle est réelle.
Là où la théologie réformée, par fidélité à ses principes fondateurs, tend à protéger l’unité en la rendant invisible, la théologie catholique ose l’exposer en la rendant incarnée. Elle accepte le risque de la visibilité, avec ses tensions, ses crises et ses scandales, parce qu’elle croit que l’Incarnation elle-même est le modèle de toute œuvre divine. Dieu n’a pas sauvé le monde en restant dans le ciel : Il a pris chair, Il est entré dans l’histoire, Il s’est exposé au refus et à la souffrance. De même, l’unité de l’Église n’est pas une idée pure : elle est une réalité crucifiée, appelée sans cesse à être purifiée, mais jamais niée.
Ainsi, la vision catholique de l’unité apparaît non comme un compromis institutionnel, mais comme une fidélité radicale au mystère chrétien lui-même. Elle rappelle que l’amour fraternel et la communion doctrinale ne s’opposent pas, mais se soutiennent mutuellement ; que la vie dans le Christ appelle une forme, et que cette forme est ecclésiale ; enfin, que l’unité véritable n’est pas seulement celle que l’on proclame, mais celle que l’on vit, autour de la même table, dans la même foi, sous la même bénédiction.
C’est peut-être là le point décisif : une unité seulement intérieure peut consoler, mais une unité incarnée peut sauver, parce qu’elle rend visible, au cœur du monde, ce que le Christ a voulu laisser après Lui : non pas une somme de croyants sincères, mais une Église, une, sainte, catholique et apostolique.
