Il est des théologies qui ne se contentent pas d’interpréter l’Écriture : elles dessinent, parfois à leur insu, une vision globale de l’histoire, un rythme, une respiration, une dramaturgie dans laquelle les siècles prennent place comme les actes d’un grand drame. La théologie réformée appartient à cette famille. Par sa cohérence interne, par sa force systématique, par la clarté de ses oppositions, elle imprime à l’histoire une lecture presque inévitable.
Au cœur de cette vision se trouve une conviction structurante : l’Église visible, livrée à elle-même, est toujours menacée de corruption ; la vérité de l’Évangile, toujours pure en elle-même, se trouve constamment obscurcie par les médiations humaines ; l’histoire ecclésiale devient alors le récit d’un progressif assombrissement, ponctué de rares réveils où la Parole reprend ses droits. Dans un tel cadre, la Réforme du XVIᵉ siècle ne peut être qu’un sommet : elle apparaît comme le moment où, après de longs siècles de déviation, la lumière jaillit de nouveau.
Dès lors, l’histoire chrétienne de la France se trouve presque mécaniquement réinterprétée. Le baptême de Clovis, la lente évangélisation médiévale, l’essor monastique, la théologie scolastique, la vie sacramentelle du peuple, tout cela est relégué à l’arrière-plan, non pas toujours par hostilité explicite, mais par dévaluation théologique. Ce passé devient un long préambule imparfait, dont le sens véritable ne se révélerait qu’avec l’irruption de la Réformation, présentée comme l’aboutissement providentiel de l’histoire divine en France.
Il ne s’agit pas ici d’une simple erreur d’interprétation ponctuelle. Il s’agit d’une nécessité logique. Une théologie qui identifie l’Église essentiellement à la prédication fidèle de la Parole, qui relativise les sacrements, qui se méfie des institutions durables, ne peut que regarder avec suspicion un christianisme incarné dans des formes visibles, stables, hiérarchiques et historiques. L’histoire devient alors un tribunal : elle est convoquée pour juger l’Église d’hier à la lumière d’un critère doctrinal élaboré au XVIᵉ siècle.
Une histoire lue à rebours : la Réforme comme clé interprétative unique
Dans cette perspective, la Réforme ne se contente plus d’être un événement parmi d’autres : elle devient la clé herméneutique de tout le passé. Ce qui la prépare est valorisé ; ce qui ne la préfigure pas est discrédité. L’histoire cesse d’être reçue ; elle est triée.
C’est ainsi que la France chrétienne antérieure à la Réforme est souvent décrite comme profondément obscurcie, quasi captive, tandis que la France touchée par la prédication réformée est présentée comme ayant enfin accédé à la vérité de l’Évangile. Une telle lecture confère à la Réformation une fonction quasi rédemptrice : elle ne sauve pas seulement des âmes, elle sauve l’histoire elle-même de son égarement.
Or, cette manière de lire le passé n’est pas sans conséquence spirituelle. Elle introduit une rupture intérieure dans la mémoire chrétienne. Elle rend suspecte toute continuité. Elle apprend à se méfier des siècles, des générations, des traditions vécues. Elle installe une tension permanente entre la foi présente et l’histoire reçue, comme si l’Esprit n’avait véritablement parlé qu’à certaines époques privilégiées.
La perspective catholique : reconnaître la blessure sans nier le corps
Face à cette lecture, la perspective catholique ne commence pas par une apologie naïve du passé. Elle reconnaît les fautes, les abus, les compromis, les infidélités. Elle sait que l’Église pèlerine porte en elle le péché de ses membres. Mais elle refuse une conclusion décisive : l’idée que l’Église aurait globalement trahi sa mission pendant des siècles.
Car, pour la théologie catholique, l’Église n’est pas seulement un rassemblement de croyants autour d’une Parole redécouverte ; elle est un corps vivant, traversant le temps, sanctifié par le Christ, soutenu par l’Esprit, même dans ses heures les plus sombres. On peut blesser un corps sans qu’il cesse d’être vivant. On peut défigurer un visage sans qu’il perde son identité.
Ainsi, l’histoire chrétienne de la France n’est pas un long exil hors de la vérité, mais une histoire de maturation, faite de croissance lente, de fécondité cachée, de réformes internes, de saintetés discrètes et parfois éclatantes. La France médiévale, avec ses cathédrales, ses universités, ses ordres religieux, ses œuvres de charité, n’est pas une parenthèse malheureuse entre l’Évangile apostolique et la Réforme moderne ; elle est une expression réelle, quoique imparfaite, de la vie chrétienne.
La perspective catholique permet ainsi de déplacer la question. Il ne s’agit plus de savoir à quel moment l’Évangile aurait enfin été « retrouvé », mais comment il a été vécu, transmis, incarné dans des contextes historiques variés. L’histoire cesse d’être un champ de ruines doctrinales ; elle devient le lieu d’une fidélité souvent humble, parfois obscurcie, mais jamais totalement abolie.
Une vision plus pleinement chrétienne de l’histoire
Ce que la perspective catholique rend possible, ce n’est pas une réhabilitation idéologique du passé, mais une réconciliation avec le temps. Elle permet de confesser que Dieu agit dans la durée, qu’Il sanctifie lentement, qu’Il travaille à travers des médiations fragiles, qu’Il n’abandonne pas Son peuple au point de le laisser errer pendant mille ans hors de la vérité.
Dès lors, l’histoire de France peut être relue non comme une montée interrompue par la Réforme, mais comme une longue marche chrétienne, faite de fidélités et de chutes, de lumière et d’ombre, dans laquelle la Réforme elle-même devient un événement parmi d’autres, porteur de questions réelles, de critiques parfois justes, mais incapable de se poser comme l’apogée exclusive de l’œuvre de Dieu.
Une telle vision est plus chrétienne, non parce qu’elle flatterait une institution, mais parce qu’elle est plus conforme au mystère de l’Incarnation : Dieu ne sauve pas en dehors de l’histoire, Il la traverse ; Il ne recommence pas sans cesse à neuf, Il assume, Il purifie, Il accomplit.
Conclusion
La théologie réformée, par sa structure même, incline presque nécessairement à une lecture discontinuiste de l’histoire chrétienne, où la Réformation devient la clé de voûte interprétative du passé. La perspective catholique, sans nier la crise ni la nécessité de la conversion, permet de dénoncer cette réduction et d’ouvrir une compréhension plus ample, plus patiente et plus incarnée de l’œuvre de Dieu dans le temps.
C’est peut-être là, au-delà des débats doctrinaux, l’un des enjeux les plus profonds : oser croire que Dieu a réellement été fidèle à Son Église à travers les siècles, et que cette fidélité, loin de diminuer l’Évangile, en manifeste au contraire la puissance silencieuse et durable.
