De la nation élue à l’Église universelle

Il est des doctrines qui, sans être explicitement formulées dans les symboles de foi, naissent presque spontanément d’un certain agencement des principes théologiques. Elles ne sont pas toujours voulues, mais elles s’imposent par cohérence interne, comme une conclusion implicite mais logique. Telle est, à bien des égards, la notion contemporaine de “destinée nationale”, telle qu’on la rencontre aujourd’hui dans certains milieux issus de la Réforme.

I. Une conséquence presque inévitable de la théologie réformée

La théologie réformée, dans sa forme classique, repose sur plusieurs piliers dont la solidité intellectuelle est indéniable : la souveraineté absolue de Dieu, la centralité de l’Écriture, la théologie de l’Alliance, et une lecture fortement unifiée de l’histoire biblique. Or c’est précisément de cette cohérence interne que naît la difficulté.

En mettant au cœur de sa vision la théologie de l’Alliance, la pensée réformée tend à lire l’histoire humaine selon de grands schémas collectifs : alliance conclue, alliance rompue, alliance restaurée. Israël devient alors moins un mystère irréductible qu’un modèle ; et ce qui fut unique dans l’histoire du salut se transforme peu à peu en paradigme reproductible.

Dès lors, la tentation est grande — et presque inévitable — de transposer cette logique à l’histoire postbiblique. Si Dieu a traité avec un peuple, pourquoi ne traiterait-Il pas avec d’autres ? Si Israël fut appelé, instruit, jugé et restauré, pourquoi des nations chrétiennes ne connaîtraient-elles pas un destin analogue ? Ainsi s’installe, sans rupture apparente, l’idée que des peuples comme la France, l’Angleterre ou les États-Unis auraient reçu une vocation spirituelle particulière, une mission inscrite dans le plan rédempteur, et qu’ils pourraient être appelés collectivement à la repentance comme jadis Israël.

Ce raisonnement n’est ni fantaisiste ni superficiel. Il s’appuie sur une lecture rigoureuse de l’Ancien Testament, sur une vision fortement providentialiste de l’histoire, et sur une conviction sincère que Dieu gouverne les nations. Mais il révèle aussi une fragilité structurelle : il tend à déplacer le centre de gravité de l’histoire du salut, en le faisant glisser de l’Église vers la nation.

II. Une Église fragilisée, une nation surinvestie

Dans la perspective réformée classique, l’Église visible est souvent perçue avec prudence, parfois même avec méfiance. Marquée par une lecture de l’histoire où l’institution ecclésiale est comprise comme sujette à une longue corruption, elle est rarement pensée comme le lieu stable et durable de l’action divine dans l’histoire.

Dès lors, un vide se crée. Si l’Église visible n’est plus le sujet historique principal de l’œuvre de Dieu, quel autre sujet peut l’être ? L’individu, certes, mais l’individu seul ne porte pas l’histoire. Reste alors la nation, entité collective, visible, historique, dotée d’une mémoire et d’une responsabilité morale. La nation devient ainsi, presque par défaut, le nouveau réceptacle des catégories bibliques jadis réservées au peuple élu.

Ce déplacement explique pourquoi la théologie réformée contemporaine se montre particulièrement encline à parler de repentance nationale, d’alliances nationales, voire de jugements nationaux. Non pas par excès d’imagination, mais par fidélité à une logique théologique qui cherche un sujet collectif à la hauteur du récit biblique.

III. La correction catholique : une autre logique, plus ancienne et plus large

C’est ici que la perspective catholique intervient, non comme une réfutation polémique, mais comme une mémoire théologique plus ancienne, forgée dans la lente maturation des siècles.

L’Église catholique reconnaît pleinement que Dieu agit dans l’histoire des peuples, qu’Il élève et abaisse les nations, qu’Il bénit ou permet l’épreuve. Mais elle opère une distinction décisive : aucune nation, après le Christ, ne peut être assimilée à Israël, car l’élection a désormais changé de lieu sans perdre sa substance.

Ce lieu nouveau — ou plutôt pleinement révélé — est l’Église, Corps du Christ, sacrement universel du salut. En elle, et en elle seule, se trouve la continuité réelle de l’élection, de l’alliance et de la promesse. L’histoire du salut ne se déploie plus à travers des peuples politiques, mais à travers une communion visible et universelle, rassemblant des hommes de toutes langues et de toutes nations.

Ainsi, là où la théologie réformée cherche légitimement un sujet collectif pour l’action de Dieu et finit par le trouver dans la nation, la théologie catholique n’a jamais eu besoin de ce déplacement : ce sujet existe déjà, il est ancien, visible, traversé de crises mais indestructible.

IV. Une vision plus pleinement chrétienne de l’histoire

La perspective catholique permet ainsi de signaler la problématique sans condamner l’intuition spirituelle qui l’anime. Oui, les peuples peuvent être appelés à la conversion ; oui, il existe des péchés collectifs ; oui, l’histoire n’est pas religieusement neutre. Mais ces réalités doivent être reçues et interprétées à partir de l’Église, et non à côté d’elle.

La repentance véritable n’est pas d’abord nationale, mais ecclésiale ; et c’est précisément parce que l’Église est universelle qu’elle peut porter, dans sa prière et dans sa pénitence, les fautes des nations auxquelles ses membres appartiennent. La nation n’est pas ignorée, mais assumée et transfigurée dans une réalité plus vaste qu’elle.

C’est peut-être là que se manifeste la différence la plus profonde entre les deux logiques :
— l’une cherche à christianiser la nation,
— l’autre cherche à insérer la nation dans l’universalité du Corps du Christ.

Conclusion

La notion de “destinée nationale” n’est pas une simple erreur marginale : elle est le symptôme d’une architecture théologique qui, ayant affaibli la centralité de l’Église visible, cherche ailleurs ce que l’Église a toujours porté. La perspective catholique ne nie ni l’histoire, ni la gravité du temps présent, ni l’appel à la conversion ; elle les replace simplement dans leur lieu propre.

Et ce lieu n’est ni la nation, ni l’État, ni même une tradition particulière, mais l’Église, épouse du Christ, pèlerine à travers les siècles, seule héritière légitime de l’élection, seule porteuse durable de la promesse, seule capable d’embrasser dans sa prière et sa souffrance l’histoire entière des peuples.