Il est des accents dans la prédication chrétienne qui, à force d’être répétés, finissent par modeler non seulement les pensées, mais l’imaginaire même des croyants. L’histoire n’est alors plus seulement l’espace où se déploie l’action de Dieu : elle devient un champ de bataille crépusculaire, un théâtre de décadence inéluctable, où l’Église, assiégée de toutes parts, n’aurait plus d’autre vocation que de dénoncer, d’alerter, de résister — en attendant la fin.
Cette tonalité, si fréquente aujourd’hui, n’est pas un simple effet de tempérament ou de conjoncture. Elle procède, plus profondément, d’une logique théologique. Et cette logique, il faut le dire avec sobriété et sans polémique inutile, est largement héritée de la théologie réformée elle-même.
I. Une théologie née dans la rupture et orientée vers la crise
La Réforme est née dans un temps de déchirure. Elle s’est comprise elle-même comme un sursaut salvateur face à une Église jugée profondément corrompue, voire infidèle à l’Évangile. Dès lors, l’histoire de l’Église fut relue non comme une croissance organique traversée de crises, mais comme une longue chute, interrompue brusquement par une intervention divine extraordinaire.
Ce schéma — déclin, restauration, puis nouvelle corruption — imprime durablement la conscience protestante. L’Église visible n’est jamais perçue comme un lieu stable de la fidélité de Dieu, mais comme une réalité fragile, toujours menacée de déviation, toujours sur le point de trahir sa vocation. La foi se replie alors presque nécessairement sur la pureté doctrinale, la rectitude morale, la vigilance constante.
Or, une telle théologie, fondée sur la discontinuité, porte en elle une vision de l’histoire fondamentalement pessimiste. Le monde ne progresse pas vers le Royaume ; il s’en éloigne. Les institutions ne peuvent être que suspectes. La culture ne peut être qu’ambiguë. La société, tôt ou tard, doit sombrer.
Dès lors, lorsque la crise morale, politique ou spirituelle s’accentue — ce qui est le lot de toutes les époques — la théologie réformée y reconnaît spontanément la confirmation de ses catégories : l’humanisme touche à sa fin, l’apostasie est généralisée, un monde nouveau est sur le point de naître, non par maturation, mais par effondrement.
II. La rhétorique de la fin : un horizon presque inévitable
Il n’est donc guère surprenant que l’on voie fleurir, dans les milieux issus de la Réforme, un langage de plus en plus marqué par l’urgence eschatologique :
temps de la fin, jugement imminent, persécutions à venir, effondrement de la civilisation, monde nouveau à portée de main.
Ce langage n’est pas nécessairement faux. L’Écriture elle-même parle de tribulations, de combats, de purifications. Mais ce qui frappe, c’est son caractère univoque. L’histoire semble désormais n’avoir plus qu’une seule direction : vers la catastrophe qui précédera la délivrance.
La foi chrétienne devient alors une foi de survie, une foi de résistance, parfois même une foi de siège. La prière n’est plus tant participation à l’œuvre patiente de Dieu que cri d’alarme devant l’effondrement du monde. Le Royaume de Dieu n’est plus perçu comme une semence qui croît mystérieusement, mais comme une réalité suspendue, reportée à l’après-cataclysme.
Ainsi, presque malgré elle, la théologie réformée alimente une rhétorique de la crise permanente, où chaque génération se vit comme la dernière, chaque bouleversement comme le signe décisif, chaque déclin comme irréversible.
III. Le regard catholique : discerner sans absolutiser
La perspective catholique ne nie ni la crise, ni le péché, ni la gravité de l’heure présente. Elle sait que le monde gît sous l’emprise du mal, que les sociétés peuvent s’éloigner de Dieu, que l’Église elle-même traverse des nuits douloureuses. Mais elle refuse de réduire l’histoire à une alternance de chutes et de ruptures.
Car l’Église catholique se sait porteuse d’une promesse : celle de la présence indéfectible du Christ dans son Corps, jusqu’à la fin des temps. Cette promesse n’abolit pas les crises ; elle les relativise. Elle n’empêche pas les purifications ; elle leur donne un sens.
Dans cette perspective, l’histoire n’est pas seulement le lieu de la corruption croissante, mais aussi celui de la patience de Dieu, de la maturation lente du Royaume, de l’action silencieuse de la grâce à travers les sacrements, la liturgie, la vie cachée des saints.
Le monde peut décliner ; l’Église peut être humiliée ; mais le Royaume n’est jamais en suspens. Il est déjà là, mystérieusement présent, opérant dans les replis les plus obscurs de l’histoire.
IV. Une vision plus pleinement chrétienne de l’espérance
Là où la rhétorique de la crise tend à enfermer les consciences dans l’urgence et la peur, la perspective catholique ouvre un espace de discernement paisible. Elle invite à lire les signes des temps sans les absolutiser, à dénoncer le mal sans céder au catastrophisme, à espérer sans se hâter.
L’eschatologie chrétienne n’est pas l’attente fébrile d’un effondrement libérateur, mais la tension confiante vers l’accomplissement d’une œuvre déjà commencée. Le Royaume ne naît pas seulement dans la rupture ; il croît dans la continuité. Il ne surgit pas uniquement dans le fracas ; il avance dans le silence.
Ainsi, loin de nier la gravité de l’époque, la vision catholique permet de la situer : non comme l’ultime crépuscule nécessairement décisif, mais comme une étape — grave, exigeante, purificatrice — dans une histoire que Dieu n’a jamais cessé de conduire.
Conclusion
La théologie réformée, par sa structure même, incline presque inévitablement vers une vision eschatologique marquée par la crise, l’urgence et la rupture. La perspective catholique, sans naïveté ni triomphalisme, offre un autre horizon : celui d’une espérance enracinée, d’une Église pèlerine mais stable, d’un Royaume déjà présent et encore à venir.
Et c’est peut-être là, aujourd’hui, l’une des tâches les plus chrétiennes : tenir ensemble la lucidité sur le mal et la patience de l’espérance, sans céder ni au déni, ni à la panique, mais en demeurant fermement ancrés dans la promesse du Christ qui, dans le tumulte comme dans le silence, continue d’agir au cœur de l’histoire.
