Luc 22,19 et les épîtres à Timothée : du simple mandat liturgique au sacrement de l’Ordre

Il est des textes de l’Écriture qui, lus isolément et abstraits de la vie de l’Église, paraissent d’une simplicité presque désarmante ; mais qui, replacés dans la continuité apostolique et la logique de l’Incarnation, révèlent une profondeur structurante. Luc 22,19, 1 Timothée 5,22 et 2 Timothée 1,6 appartiennent à cette catégorie. Ils se laissent aisément réduire à de simples prescriptions pratiques ; mais ils s’ouvrent, dans la perspective catholique, sur une compréhension sacramentelle du ministère ordonné, qui s’intègre avec une remarquable cohérence à l’ensemble du Nouveau Testament.

La divergence avec la lecture protestante n’est pas d’abord exégétique au sens étroit ; elle est ecclésiologique et théologique. Elle touche à la question décisive : le Christ a-t-il seulement confié des rites à son Église, ou lui a-t-il confié des hommes investis d’une mission durable pour les accomplir en son nom ?


« Faites ceci en mémoire de moi » : plus qu’un simple rappel

« Ceci est mon corps, donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22,19).

Dans la lecture protestante classique, cette parole est comprise comme un commandement adressé à l’Église tout entière : il s’agirait d’une invitation permanente à célébrer la Cène, sans qu’elle implique en elle-même l’institution d’un ministère spécifique. Le Christ ordonne un acte ; l’Église s’organise ensuite librement pour l’accomplir.

La perspective catholique, sans nier cette dimension, y discerne cependant davantage. Le Christ ne s’adresse pas ici à une foule indistincte, mais aux Douze, qu’il a choisis, formés, et auxquels il a déjà confié une mission singulière. À ce moment précis, il ne dit pas seulement souvenez-vous, mais faites. Or ce faire n’est pas neutre : il s’agit de rendre présent ce qu’Il vient d’accomplir, de redire sur le pain et le vin des paroles qui engagent son propre corps livré et son sang versé.

Dans la logique catholique, ce commandement ne peut être séparé de la question : qui peut faire cela ? Si l’Eucharistie est réellement participation au sacrifice du Christ — et non simple mémorial intérieur — alors celui qui la célèbre n’agit pas seulement comme délégué de l’assemblée, mais comme instrument du Christ lui-même. Ainsi, Luc 22,19 n’institue pas seulement un rite ; il fonde implicitement un ministère eucharistique, même si le vocabulaire technique viendra plus tard.


L’imposition des mains : un geste qui transmet quelque chose

Ce que Luc suggère dans la sobriété du récit, les épîtres pastorales l’éclairent avec une précision presque pédagogique.

« N’impose les mains à personne avec précipitation » (1 Tm 5,22).
« Ravive le don de Dieu que tu as reçu par l’imposition de mes mains » (2 Tm 1,6).

Dans une lecture protestante, ces passages sont souvent interprétés comme des références à un geste symbolique : l’imposition des mains manifesterait publiquement une reconnaissance, un encouragement, une prière d’accompagnement. Le ministère resterait essentiellement fonctionnel ; le geste ne ferait que signifier ce que Dieu accorde directement.

La perspective catholique, elle, s’arrête sur un détail décisif : Paul ne parle pas seulement d’une reconnaissance extérieure, mais d’un don reçu. « Le don de Dieu que tu as reçu » — et reçu par l’imposition des mains. Le geste n’est pas un simple signe ; il est le moyen par lequel quelque chose est communiqué.

Ce langage s’inscrit parfaitement dans la logique sacramentelle : une réalité invisible est transmise par un signe visible, dans un cadre ecclésial déterminé. Paul, apôtre, impose les mains ; Timothée reçoit un don ; et ce don doit être ravivé, comme une grâce objective confiée à sa garde.


Une transmission, non une simple délégation

Un autre élément mérite attention. Paul avertit Timothée de ne pas imposer les mains à la légère. Cette prudence serait difficile à comprendre si l’acte n’était qu’un symbole. Pourquoi tant de gravité autour d’un simple geste de reconnaissance ? Pourquoi cette responsabilité, sinon parce que l’imposition des mains engage l’Église elle-même et transmet quelque chose qui dépasse la personne du ministre ?

Dans la perspective catholique, ces textes s’intègrent naturellement à la notion de succession apostolique : ce que Paul a reçu du Christ, il le transmet ; ce que Timothée reçoit, il le portera à son tour. L’Église n’invente pas son ministère ; elle le reçoit et le transmet.

La lecture protestante, plus méfiante envers toute idée de transmission ontologique, préfère y voir une continuité doctrinale et morale plutôt qu’une continuité sacramentelle. Le ministère devient alors un service confié par la communauté, non une participation durable à une mission reçue.


Le ministère : fonction ou configuration au Christ ?

C’est ici que la divergence apparaît dans toute sa netteté.
Dans la perspective protestante, le ministre est avant tout serviteur de la Parole ; son autorité est liée à la fidélité de sa prédication. Les gestes liturgiques qu’il accomplit n’ajoutent rien en eux-mêmes ; ils accompagnent la foi de l’assemblée.

Dans la perspective catholique, le ministre ordonné est configuré au Christ d’une manière stable, pour agir in persona Christi. Lorsqu’il célèbre l’Eucharistie, il ne parle pas seulement au nom de l’Église, mais au nom du Christ. Luc 22,19 et les épîtres à Timothée convergent alors pour fonder une même réalité : un ministère reçu, transmis, et ordonné à la sanctification du peuple de Dieu.


Une cohérence incarnée

Il est remarquable que ces textes, si sobres, s’accordent avec l’ensemble de la logique catholique :

  • un Christ qui agit par des hommes qu’Il choisit,
  • une Église qui ne se contente pas d’annoncer, mais qui administre des dons,
  • des gestes visibles qui communiquent une grâce invisible.

La lecture protestante, soucieuse de préserver la souveraineté immédiate de la grâce, tend à désamorcer cette logique en réduisant les gestes à leur valeur symbolique. La lecture catholique, elle, accepte que Dieu ait voulu lier son action à des signes et à des ministres, sans pour autant limiter sa liberté.


Conclusion

Ainsi compris, Luc 22,19, 1 Timothée 5,22 et 2 Timothée 1,6 ne sont pas des textes disparates, mais les jalons d’une même réalité : le Christ confie à son Église non seulement des rites à célébrer, mais des hommes appelés à les accomplir en son nom, par un don reçu et transmis.

La question ultime demeure alors la même que pour les autres sacrements :

le Christ a-t-il voulu une Église où tout repose sur l’initiative intérieure des croyants,
ou une Église où sa grâce passe aussi par des ministres visiblement institués ?

Dans la perspective catholique, ces textes ne répondent pas par un traité, mais par une pratique reçue, transmise et fidèlement gardée — et c’est précisément dans cette fidélité silencieuse que le sacrement de l’Ordre trouve son fondement le plus solide.