Le regard évangélique sur la foi catholique

Soupçon de formalisme et mystère d’une vie cachée en Christ

Il est un jugement que l’on entend souvent dans les milieux évangéliques, et qu’il faut avoir le courage de regarder en face : le catholicisme apparaîtrait comme un christianisme de formes, d’institutions et de fonctions, où l’on peine à discerner la trace vive d’une existence réellement transformée par Jésus-Christ. Aux yeux de beaucoup, les figures visibles de l’Église – le pape, les évêques, le clergé – donnent l’image d’hommes installés dans une profession religieuse, plus que de témoins brûlants d’une vie nouvelle. De là naît un soupçon persistant : celui d’un christianisme sans nouvelle naissance.

Ce soupçon n’est pas né du mépris, mais d’une logique spirituelle cohérente, forgée par l’histoire même du mouvement évangélique. Celui-ci s’est construit contre un christianisme perçu comme nominal, culturel, parfois étouffé par les structures. Il a fait de la conversion personnelle consciente, de l’expérience de la nouvelle naissance, et de son témoignage explicite, le critère majeur de l’authenticité de la foi. Là où ce langage fait défaut, l’inquiétude surgit : si l’on ne parle pas de nouvelle naissance, l’a-t-on vraiment vécue ?

Cette question, formulée ainsi, touche un point sensible, mais elle repose aussi sur une confusion profonde entre le silence et l’absence, entre une autre manière de dire la foi et une négation de celle-ci.

Car le catholicisme, contrairement à ce que l’on croit parfois, ne nie nullement la nouvelle naissance. Il la confesse avec l’Écriture, il l’enseigne, il la célèbre. Mais il l’inscrit dans un cadre théologique et spirituel différent. Là où l’évangélisme met l’accent sur le moment subjectif et mémorable de la conversion, le catholicisme insiste sur le don objectif de la grâce, reçu dans le baptême, et appelé à se déployer tout au long de la vie. La naissance nouvelle n’y est pas tant racontée que habitée, non pas tant proclamée que portée.

Il en résulte une différence de langage qui devient aisément un malentendu spirituel. L’évangélique cherche des signes visibles, des paroles claires, un témoignage formulé. Le catholique, façonné par une longue tradition de retenue spirituelle, se méfie de l’assurance verbale sur soi-même. Il parle moins volontiers de ce qu’il est devenu que de ce qu’il doit encore devenir. Il sait que la grâce reçue est réelle, mais aussi fragile, et que le combat intérieur ne s’achève qu’au terme de la course.

De là vient cette impression, si souvent relevée : les catholiques « ne parlent pas » de la nouvelle naissance. Non parce qu’ils la refusent, mais parce qu’ils la comprennent comme un mystère qui se vit dans la durée, sous le regard de Dieu, plus que comme un événement fondateur constamment rappelé. La transformation chrétienne, dans cette perspective, ne se prouve pas d’abord par le discours, mais par la persévérance, la fidélité humble, parfois obscure, au sein même des pesanteurs de l’histoire et de l’institution.

Il faut toutefois le reconnaître avec lucidité : le soupçon évangélique n’est pas sans fondement lorsqu’il s’adresse à un catholicisme purement sociologique, où les sacrements sont reçus sans conversion du cœur, et où l’appartenance ecclésiale remplace la foi vivante. L’Église catholique elle-même a dénoncé sans relâche ce danger, et ses plus grandes figures de réforme sont précisément nées d’un refus du formalisme religieux. Ce que l’évangélique dénonce comme une trahison, le catholicisme le reconnaît comme une infidélité.

Mais là où l’erreur survient, c’est lorsque cette pathologie est confondue avec la norme, et que l’on réduit une tradition bimillénaire à ses déformations les plus visibles. Car il existe, au cœur même de l’Église catholique, une exigence radicale de conversion, une vie nouvelle reçue dans le Christ, parfois silencieuse, souvent cachée, mais réelle et exigeante.

Ainsi, le différend ne porte pas tant sur la nécessité de la nouvelle naissance que sur la manière dont celle-ci est comprise, vécue et reconnue. L’évangélique demande un témoignage clair ; le catholique propose une fidélité durable. L’un cherche une parole fondatrice ; l’autre s’attache à un chemin de transformation continue. Et lorsque ces deux logiques ne se rencontrent pas, le soupçon s’installe.

Peut-être faut-il alors apprendre, de part et d’autre, à reconnaître que l’œuvre du Christ ne se laisse pas enfermer dans une seule forme d’expression. Il est des vies bouleversées qui parlent haut, et d’autres qui se taisent longtemps. Il est des conversions éclatantes, et d’autres qui s’enracinent lentement, comme un arbre dont la croissance se fait à l’abri des regards. Toutes pourtant, lorsqu’elles sont authentiques, ont une même source : la grâce du Christ vivant, qui fait toutes choses nouvelles.