Éphésiens 5,32 : le mariage, simple image ou mystère efficace ?

Il est des paroles de l’Écriture qui, à force d’être citées, semblent familières, presque inoffensives. Et pourtant, lorsqu’on s’y arrête avec attention, elles révèlent une profondeur qui oblige à choisir entre deux logiques théologiques irréductibles. Éphésiens 5,32 appartient à cette catégorie. L’apôtre Paul, après avoir longuement parlé du mariage, conclut par une phrase d’une densité remarquable :

« Ce mystère est grand ; je le dis en référence au Christ et à l’Église. »

Dans une lecture protestante classique, ce verset est volontiers compris comme une image sublime : le mariage humain illustrerait, par analogie, l’amour du Christ pour son Église. Rien de plus. Rien de moins.
Dans la perspective catholique, en revanche, cette parole s’inscrit naturellement dans une logique sacramentelle, où le mariage ne se contente pas de représenter une réalité spirituelle, mais y participe réellement.

La différence n’est pas une question de sensibilité spirituelle ; elle touche à la compréhension même du mystērion chrétien.


Le mot décisif : mystērion

Le cœur du débat tient en un mot. Paul ne dit pas : « cette comparaison est belle », ni « cette image est parlante ». Il dit : « ce mystère est grand ». Le terme grec mystērion n’est pas un simple ornement rhétorique. Dans le langage paulinien, il désigne une réalité divine cachée, désormais révélée et opérante dans l’histoire.

Dans la perspective catholique, il est difficile de lire ce mot sans entendre l’écho de ce que l’Église appellera plus tard sacramentum. Non pas un secret ésotérique, mais un mystère rendu visible, une réalité céleste qui se communique à travers une réalité terrestre.

La lecture protestante, soucieuse de préserver la centralité exclusive du Christ et la médiation unique de sa croix, tend à affaiblir ce terme. Le mystērion devient alors une simple métaphore élevée, une comparaison pédagogique. Or Paul ne traite jamais le mystērion comme une simple figure de style.


Le renversement du rapport image–réalité

Un point est souvent négligé. Dans une lecture spontanée, on suppose que :

  • le mariage humain est la réalité première,
  • l’union du Christ et de l’Église en serait le modèle spirituel.

Mais Paul inverse subtilement la perspective. Lorsqu’il écrit : « je le dis en référence au Christ et à l’Église », il suggère que le mariage tire son sens ultime d’une réalité plus fondamentale que lui. Ce n’est pas l’amour du Christ qui imite le mariage humain ; c’est le mariage humain qui est assumé et élevé par l’amour du Christ.

Dans la logique catholique, ce renversement est décisif : le mariage n’est pas seulement un cadre naturel sur lequel on projette une vérité spirituelle ; il devient un lieu où cette vérité s’inscrit et agit.

La lecture protestante, en revanche, maintient plus volontiers une stricte séparation : le mariage reste une institution de la création, honorable et bénie, mais extérieure à l’économie des moyens de grâce. Le lien avec le Christ demeure illustratif, non opératif.


Une théologie de l’Incarnation ou une théologie de la parole seule

La divergence apparaît ici dans toute sa netteté.
La perspective catholique s’inscrit dans une théologie de l’Incarnation prolongée : ce que le Verbe a assumé dans la chair, Il continue de l’assumer dans l’histoire humaine. Le lien conjugal, réalité corporelle, sociale et juridique, devient alors capable de porter et de transmettre une grâce.

La perspective protestante, plus méfiante envers toute médiation visible, préfère voir dans le mariage un signe extérieur sans efficacité propre. La grâce demeure donnée directement par Dieu, sans être liée intrinsèquement à l’union des époux. Le mariage parle du Christ, mais il ne le communique pas.

Or, Paul ne se contente pas de dire que le mariage parle du Christ. Il dit qu’il relève du même mystère.


Le corps, lieu du mystère

Tout le passage d’Éphésiens 5 est traversé par une insistance sur le corps :

  • « les deux deviendront une seule chair »,
  • « personne n’a jamais haï sa propre chair »,
  • « nous sommes membres de son corps ».

Cette insistance n’est pas accidentelle. Elle manifeste une anthropologie profondément biblique, où le corps n’est pas un simple support, mais un lieu théologique. Dans la perspective catholique, cela ouvre naturellement à une compréhension sacramentelle : la grâce n’abolit pas le corps ; elle le traverse.

La lecture protestante, sans nier la bonté du corps, hésite à lui attribuer un rôle actif dans la communication de la grâce. Elle préfère réserver cette fonction à la Parole crue. Dès lors, le corps conjugal ne peut être qu’un symbole, non un instrument.


Le mariage : signe seulement, ou signe qui fait ce qu’il signifie ?

C’est ici que la divergence atteint son point de clarté maximale.
Pour la perspective protestante, le mariage est un signe exemplaire : il montre ce qu’est l’amour fidèle, il rappelle l’alliance du Christ, il édifie les croyants. Mais il ne produit pas ce qu’il signifie.

Pour la perspective catholique, le mariage est un signe efficace : en s’engageant l’un envers l’autre, les époux reçoivent une grâce propre, ordonnée à leur union, à leur fidélité, à leur sanctification mutuelle. Leur amour devient un lieu où l’amour du Christ agit réellement.

Éphésiens 5,32 ne force pas explicitement cette lecture, mais il la rend profondément cohérente. Il résiste, en revanche, à une réduction purement illustrative.


Conclusion

Lorsque Paul affirme : « ce mystère est grand », il ne se contente pas d’élever le mariage par une belle comparaison. Il l’inscrit dans le cœur même du dessein de Dieu, là où le visible et l’invisible se rejoignent. La perspective catholique reçoit ce verset comme une confirmation : le mariage chrétien participe réellement au mystère du Christ et de l’Église. La perspective protestante, fidèle à une autre logique, y voit surtout une image lumineuse, mais se garde d’y reconnaître un moyen de grâce.

La question sous-jacente demeure alors la même que pour les autres sacrements :

Dieu a-t-il voulu se contenter de signes qui parlent,
ou a-t-il voulu des signes qui agissent ?

Dans le calme et la gravité de sa formulation, Éphésiens 5,32 semble suggérer que, jusque dans l’union des époux, le mystère du Christ ne se contente pas d’être montré : il se donne.