L’Écriture sainte se présente à l’esprit chrétien comme une réalité d’un ordre singulier, à la fois donnée dans l’histoire et pourtant irréductible à l’histoire. Elle n’est jamais un simple objet matériel posé devant l’homme, et cependant elle ne se laisse jamais atteindre autrement qu’à travers des médiations concrètes. Manuscrits patiemment copiés, éditions savantes, traductions successives dans les langues des peuples : tels sont les chemins par lesquels la Parole de Dieu parvient jusqu’à nous. Jamais l’homme ne rencontre l’Écriture autrement que sous l’une de ces formes humbles et visibles.
Car l’Écriture, en son être le plus profond, n’est pas de la nature des choses sensibles. Elle n’est ni l’encre, ni le parchemin, ni le papier ; elle n’est pas davantage l’assemblage des caractères typographiques ni même la simple structure d’un discours humain. Elle est d’abord Parole : Parole voulue par Dieu, confiée à des auteurs inspirés, et destinée à traverser les siècles pour éclairer les consciences. À ce titre, elle possède une réalité ontologique qui dépasse infiniment les supports matériels par lesquels elle se donne à lire. Ceux-ci passent, se dégradent, se corrigent ; la Parole, elle, demeure.
Et pourtant — et c’est ici que se révèle la sagesse divine — cette Parole n’a pas été donnée à l’homme sous une forme immédiatement spirituelle, comme si elle pouvait être saisie sans détour par l’intelligence ou le cœur. Dieu n’a pas parlé à l’humanité dans une langue céleste, mais dans les idiomes des hommes ; il n’a pas confié son témoignage à des esprits abstraits, mais à des communautés historiques. Ainsi, l’Écriture est inséparable des médiations par lesquelles elle nous est transmise. On n’accède jamais à « l’Écriture en soi », mais toujours à l’Écriture telle qu’elle nous est donnée dans un texte déterminé, en hébreu, en grec, en latin, ou dans les langues modernes.
Cette condition n’est pas un défaut, mais une loi profonde de la révélation. Elle correspond à ce mouvement par lequel Dieu, sans cesser d’être transcendant, consent à entrer dans l’épaisseur du temps. Comme le Verbe éternel n’a pas sauvé le monde en restant à distance, mais en assumant une chair véritable, de même la Parole écrite ne se donne pas en dehors de formes visibles, mais à travers elles. Les manuscrits et les traductions ne sont pas de simples instruments neutres ; ils sont les lieux mêmes où la Parole accepte de se rendre accessible.
Il en résulte une conséquence décisive : aucune médiation particulière ne peut prétendre contenir à elle seule toute la plénitude de l’Écriture. Aucun manuscrit isolé, aucune édition critique, aucune traduction, si fidèle soit-elle, ne saurait s’identifier purement et simplement à la Parole de Dieu. Chaque forme rend un service réel, mais partiel ; chacune éclaire, tout en laissant subsister une part d’ombre. Cette pluralité, loin d’affaiblir l’autorité de l’Écriture, en manifeste la profondeur : ce que Dieu a donné dépasse toujours ce que l’homme peut enfermer dans une forme unique.
Ainsi, l’accès à l’Écriture sainte est toujours médié, toujours reçu, jamais possédé. Elle se présente à l’homme comme un don confié à l’histoire, transmis par des mains humaines, lu par des voix humaines, et cependant porteur d’une réalité qui excède toutes ces médiations. Cette tension n’est pas à résoudre, mais à habiter. Elle rappelle au lecteur que la Parole de Dieu n’est ni un objet à manipuler, ni une abstraction à contempler de loin, mais une présence vivante qui se laisse approcher à travers les signes fragiles du monde, pour conduire l’âme vers une vérité qui les dépasse.
