Il est des scènes rapportées par le livre des Actes qui frappent par leur sobriété, mais dont la portée ecclésiale est immense. Actes 8,17 appartient à cette catégorie. Quelques mots suffisent à l’évangéliste pour décrire un geste ; et pourtant, ce geste devient, à travers les siècles, un lieu de discernement où se révèlent deux conceptions profondément différentes de l’action de Dieu dans l’Église.
« Alors Pierre et Jean leur imposaient les mains, et ils recevaient l’Esprit Saint. »
Dans la tradition catholique, ce verset s’insère naturellement dans une théologie sacramentelle de la confirmation. Dans les milieux évangéliques, en revanche, il est soit confiné au temps des apôtres, soit réinterprété dans un cadre charismatique qui, paradoxalement, refuse toute sacramentalité. Cette divergence ne tient pas seulement à une lecture du texte, mais à une vision globale de l’Église et de la continuité de l’action du Christ.
Une scène qui dérange les évidences évangéliques
Le contexte est bien connu. Les Samaritains ont cru à la prédication de Philippe ; ils ont été baptisés au nom du Seigneur Jésus. Tout semble accompli. Et pourtant, l’auteur des Actes introduit une lacune étonnante : « l’Esprit Saint n’était encore descendu sur aucun d’eux » (Ac 8,16).
Ce simple constat est déjà une difficulté pour une théologie qui identifie strictement :
- conversion,
- foi,
- baptême,
- réception de l’Esprit.
Luc, lui, ne craint pas de distinguer. Il ose dire qu’une réalité essentielle — le don de l’Esprit — n’a pas encore été communiquée, bien que la foi et le baptême soient déjà là. Cette distinction, que la théologie catholique accueillera sans gêne, met immédiatement sous tension les schémas plus resserrés de la Réforme.
Un geste précis, confié à des apôtres déterminés
Face à cette situation, l’Église n’improvise pas. Elle envoie Pierre et Jean. Non Philippe. Non un autre prédicateur. Les apôtres viennent, et ils posent un geste simple, mais chargé de sens : l’imposition des mains.
Il ne s’agit pas ici d’un débordement charismatique spontané, ni d’une prière collective indistincte. Le récit est remarquablement sobre :
- des ministres précis,
- un geste corporel déterminé,
- un effet spirituel constaté.
La perspective catholique reconnaît là, sans effort, une médiation ecclésiale objective. Le don de l’Esprit n’est pas laissé à la seule intensité intérieure de la foi ; il est conféré à travers un acte visible, accompli par ceux qui ont reçu autorité.
Une efficacité réelle, non simplement déclarative
Le texte ne dit pas : « ils priaient pour que l’Esprit descende ». Il dit : « ils recevaient l’Esprit Saint ». La formule est directe, presque brutale. Quelque chose se passe. Quelque chose est donné. Et ce don est lié au geste.
Dans la logique sacramentelle catholique, cette efficacité n’est ni magique ni automatique ; elle est christologique. Le Christ agit par son Église. Ce que les apôtres font visiblement, le Seigneur l’accomplit invisiblement.
La théologie évangélique, en revanche, se trouve souvent contrainte de déplacer le centre de gravité :
- soit en affirmant que cet épisode est exceptionnel, limité à la période fondatrice,
- soit, dans les milieux charismatiques, en parlant d’un « baptême du Saint-Esprit » conçu comme une expérience intérieure, décorrélée de tout geste ecclésial normatif.
Mais ces deux solutions peinent à rendre compte de la sobriété institutionnelle du texte. Luc ne décrit ni une effusion imprévisible, ni une expérience émotionnelle singulière. Il décrit un acte ecclésial.
La tentation évangélique de l’exception apostolique
Dans beaucoup de milieux évangéliques, la solution la plus courante consiste à confiner Actes 8 au temps des apôtres. L’argument est connu : il fallait alors garantir l’unité de l’Église naissante, notamment entre Juifs et Samaritains ; une fois cette période achevée, le geste n’aurait plus lieu d’être.
Cette lecture a une certaine élégance. Elle protège la cohérence d’un système où :
- la grâce est donnée immédiatement par la foi,
- l’Esprit est reçu pleinement dès la conversion,
- l’Église n’intervient plus que comme témoin.
Mais elle a un coût : elle transforme un acte clairement décrit en anomalie provisoire, sans que le texte lui-même n’indique qu’il s’agisse d’une exception appelée à disparaître. Rien, dans le récit, ne suggère que l’imposition des mains serait un simple expédient temporaire.
La solution charismatique : l’expérience sans le sacrement
Les milieux pentecôtistes et charismatiques prennent une autre voie. Ils reconnaissent volontiers une distinction entre foi, baptême et don de l’Esprit. Ils parlent d’un « baptême du Saint-Esprit », souvent accompagné de manifestations sensibles.
Mais cette reconnaissance s’accompagne paradoxalement d’un refus de la sacramentalité. Le geste des apôtres devient alors un simple déclencheur occasionnel, sans valeur normative. L’Église n’est plus médiatrice ; elle est au mieux accompagnatrice d’une expérience que Dieu donne librement.
Or, Actes 8 ne décrit pas une expérience intérieure subjective. Il décrit un don conféré, lié à un geste précis, accompli par des ministres déterminés, dans un cadre ecclésial.
La continuité catholique : ni exception, ni effusion aléatoire
La perspective catholique évite ces deux écueils. Elle ne réduit pas Actes 8 à une exception apostolique, mais elle ne l’abandonne pas non plus à l’arbitraire de l’expérience individuelle. Elle y reconnaît la matrice scripturaire de la confirmation :
- distincte du baptême,
- liée à l’imposition des mains,
- ordonnée à la réception de l’Esprit pour la mission et la maturité chrétienne.
Ainsi compris, Actes 8 s’insère harmonieusement dans une vision où :
- l’Église prolonge l’action du Christ,
- les gestes visibles sont porteurs d’une grâce invisible,
- et le don de l’Esprit n’est pas seulement affirmé, mais communiqué.
Conclusion
Actes 8,17 ne se laisse pas aisément enfermer dans une théologie qui redoute la médiation visible. Il résiste aux réductions, qu’elles soient historicisantes ou expérientielles. En revanche, il trouve sa pleine intelligibilité dans une logique sacramentelle où le Christ, monté au ciel, continue d’agir sur la terre par des gestes simples confiés à son Église.
Là encore, la divergence n’est pas secondaire. Elle touche au cœur de la question :
Dieu a-t-il voulu donner son Esprit directement et sans médiation,
ou a-t-il voulu que ce don passe aussi par des actes visibles, ordonnés, transmis ?
Actes 8, dans sa sobriété lumineuse, semble pencher résolument pour la seconde réponse.
