Il est des paroles qui, par leur ferveur même, semblent irréprochables. Elles exaltent le nom de Jésus, proclament sa victoire, rappellent son sang versé, sa résurrection glorieuse, son règne éternel. Qui pourrait, en conscience chrétienne, s’y opposer ? Le cœur catholique, autant que le cœur protestant, se reconnaît dans cette confession : Jésus-Christ est le Sauveur du monde, l’unique Rédempteur, le seul Seigneur.
Et pourtant, l’histoire de l’Église nous apprend que l’erreur ne naît pas toujours de ce que l’on nie, mais souvent de ce que l’on isole.
Car le Christ, tel que Dieu l’a donné au monde, n’est jamais un Christ abstrait, détaché, solitaire. Il est le Verbe fait chair, et cette chair, dès l’instant de l’Incarnation, l’inscrit dans une histoire, dans un peuple, dans une communion. Dieu n’a pas sauvé l’humanité par un décret tombé du ciel, mais par une entrée réelle dans la condition humaine, par une naissance, par une mère, par une obéissance vécue, par un corps livré.
Dire « Christ seul », oui.
Mais dire « Christ seul sans ce qu’il a voulu assumer », c’est déjà commencer à se séparer de la logique de l’Incarnation.
L’unique médiateur et la médiation participée
L’Écriture affirme avec une clarté lumineuse :
« Il y a un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme. »
L’Église catholique ne conteste jamais cette parole. Elle la proclame. Elle la chante. Elle la vit. Mais elle la comprend dans toute sa profondeur.
Car ce médiateur unique n’est pas seulement un intermédiaire juridique qui se tiendrait entre Dieu et l’homme comme un avocat entre un juge et un accusé. Il est le Pont vivant, celui qui unit en sa personne la nature divine et la nature humaine. Sa médiation est d’abord ontologique avant d’être fonctionnelle.
Or, précisément parce que cette médiation est parfaite, elle n’exclut pas : elle associe.
Le même apôtre qui affirme l’unicité du médiateur n’hésite pas à dire :
« Nous sommes collaborateurs de Dieu. »
Le même Nouveau Testament qui proclame le sacerdoce unique du Christ parle aussi d’un sacerdoce royal offert à tout le peuple de Dieu. Non pas en concurrence, mais en participation. Ce que le Christ possède par nature, il le communique par grâce.
Marie, non comme rivale, mais comme signe
Marie n’est pas placée face au Christ, comme si l’honneur de l’un diminuait la gloire de l’autre. Elle est placée en lui, comme la première à accueillir pleinement son œuvre.
Elle n’est pas médiatrice à côté du Christ, mais dans le Christ.
Elle ne détourne pas les regards de Jésus ; elle les y conduit, comme à Cana, lorsqu’elle dit :
« Faites tout ce qu’il vous dira. »
Si l’Écriture ne développe pas explicitement un traité marial, c’est parce qu’elle ne fonctionne pas comme un manuel systématique. Elle révèle des mystères dans des événements, dans des figures, dans des silences habités. Et ces silences ne sont pas des exclusions : ils sont des appels à la contemplation, puis à la Tradition vivante.
L’Église, en honorant Marie, ne crée pas un nouvel accès à Dieu ; elle reconnaît l’œuvre singulière de Dieu en une créature, œuvre qui manifeste ce que la grâce peut accomplir lorsqu’elle n’est pas résistée.
L’Église, non comme obstacle, mais comme Corps
Le Christ ne sauve pas des individus isolés, reliés à lui par une relation purement intérieure. Il fonde un Corps. Il appelle des apôtres. Il leur confie une mission. Il leur promet l’Esprit. Il les envoie.
Opposer Christ et Église, c’est oublier que le Ressuscité a voulu demeurer présent par des signes visibles, par des sacrements, par une communauté concrète. Rejeter toute médiation visible au nom de la gloire du Christ, c’est risquer de glisser vers une foi désincarnée, où l’histoire devient suspecte et où la chair ne sert plus qu’à illustrer une vérité purement spirituelle.
Mais le christianisme n’est pas une idée. Il est une histoire sainte prolongée.
Le vrai danger : réduire le Christ au modèle de notre modernité
Il faut le dire avec gravité et douceur : le Christ que l’on prétend défendre peut parfois être façonné à l’image de nos catégories modernes — individualistes, immédiates, méfiantes envers toute transmission.
Un Christ sans Église, sans mémoire, sans saints, sans médiations visibles, finit par devenir un Christ intérieur mais solitaire, accessible à chacun selon sa lecture, son ressenti, sa conviction.
Or le Christ vivant n’a jamais promis une foi sans corps, ni un salut sans communion.
Conclusion : le Christ au centre, mais dans toute sa plénitude
Oui, le Christ est au centre.
Oui, le Christ suffit.
Mais il suffit tel qu’il est, non tel que nous le simplifions.
Il suffit comme Verbe incarné,
comme Époux de l’Église,
comme Tête d’un Corps vivant,
comme source d’une communion qui traverse le ciel et la terre.
Honorer ceux que Dieu a honorés n’enlève rien à sa gloire.
Reconnaître l’œuvre de la grâce dans l’histoire ne diminue pas la croix.
Entrer dans la Tradition vivante ne détourne pas de l’Évangile : cela l’enracine.
Et c’est peut-être là, au-delà des slogans et des oppositions, que se joue la vraie fidélité au Christ :
le suivre non pas seul, mais avec tous ceux qu’il a rassemblés autour de lui, dans l’unité de son Corps et la plénitude de son œuvre.
