L’Ancienne Alliance et la nouveauté de l’Incarnation

Il a souvent été dit, parfois avec excès, parfois avec une intention polémique, que le protestantisme aurait « judaïsé » le christianisme. L’expression est rude ; elle heurte, et mérite d’être purifiée de toute caricature. Pourtant, lorsqu’on la comprend non comme une accusation morale, mais comme une clé de lecture théologique, elle désigne un phénomène réel, subtil, et digne d’un examen sérieux.

Car il ne s’agit pas ici de reprocher à la Réforme d’avoir honoré l’Ancien Testament — ce que l’Église a toujours fait — ni d’avoir reconnu l’unité profonde de l’histoire du salut. Il s’agit plutôt de se demander si, dans certaines constructions théologiques issues de la Réforme, les catégories de la Loi n’ont pas parfois conservé une place structurante que l’Incarnation était appelée à dépasser.

L’Ancienne Alliance, telle qu’elle se déploie dans la Torah, est profondément marquée par une organisation juridique. Dieu y apparaît comme le législateur saint, l’alliance est encadrée par des prescriptions explicites, la fidélité est mesurée à l’obéissance, et la transgression appelle le jugement. Cette structure n’est ni arbitraire ni mauvaise : elle est voulue, pédagogique, provisoire. Elle prépare un peuple, elle discipline des consciences, elle garde vivante la promesse. Mais elle demeure, par nature, extérieure à l’homme.

Or, le drame — ou plutôt la gloire — du christianisme commence précisément lorsque cette extériorité est rompue.

Dans l’Incarnation, Dieu ne se contente plus de parler ; il vient. Il ne se limite plus à prescrire ; il assume. La Loi, écrite sur des tables de pierre, cède la place à la Loi inscrite dans la chair même du Fils et, par lui, dans le cœur de l’homme. Ce n’est plus seulement une économie de commandements et de sanctions, mais une économie de communion, de participation, de vie reçue.

C’est ici que se joue une différence décisive de logique théologique.

Lorsque le christianisme est pensé prioritairement à partir de la Loi — fût-elle comprise dans toute sa gravité morale — le salut tend à être conçu comme la résolution d’un problème juridique : l’homme est coupable, la Loi condamne, Dieu justifie. Le Christ devient alors, de manière privilégiée, celui qui satisfait aux exigences de la Loi, celui qui se place sous le jugement à la place du pécheur, celui qui obtient un acquittement.

Mais lorsque le christianisme est pensé à partir de l’Incarnation, le centre de gravité se déplace. Le problème fondamental n’est plus seulement la culpabilité, mais la mort ; non plus seulement la transgression, mais la corruption ; non plus seulement le verdict, mais la guérison. Le Christ n’est pas seulement celui qui plaide pour l’homme ; il est celui qui refait l’homme, en assumant sa nature, en la traversant de sa vie divine, en l’élevant jusqu’au Père.

Là où la Loi commande, le Christ transforme.
Là où la Loi juge, le Christ communique sa vie.
Là où la Loi demeure extérieure, le Christ habite.

Il ne s’agit nullement de nier que l’apôtre Paul emploie un langage juridique, ni de refuser la profondeur du drame du péché. Mais chez Paul lui-même, ce langage n’est jamais isolé. Il est enchâssé dans une vision plus vaste, où la justification ouvre sur la sanctification, où l’Esprit remplace la lettre, où l’homme n’est pas seulement déclaré juste, mais rendu vivant.

Lorsque certaines théologies issues de la Réforme ont fait du schème juridique l’ossature principale de la sotériologie, elles ont sans doute répondu à une nécessité historique et spirituelle réelle. Mais ce faisant, elles ont parfois couru le risque de lire le Nouveau Testament avec des lunettes trop étroitement façonnées par l’Ancienne Alliance, comme si l’Incarnation n’avait pas introduit une nouveauté radicale dans la manière même d’être en relation avec Dieu.

Les Pères de l’Église, quant à eux, ne cessent de rappeler que la Loi était une ombre, et le Christ la réalité ; une préparation, et non l’accomplissement ultime ; une pédagogie, et non la demeure. Pour eux, la foi chrétienne n’est pas d’abord l’adhésion à un verdict favorable, mais l’entrée dans une vie nouvelle, reçue dans le baptême, nourrie dans l’eucharistie, transfigurée par l’Esprit.

Ainsi, lorsque l’on dit que le protestantisme a parfois « judaïsé » le christianisme, il faut entendre ceci — et rien de plus :
il lui est arrivé de penser le salut principalement à partir de la Loi accomplie, plutôt qu’à partir de la chair assumée ; à partir du jugement satisfait, plutôt qu’à partir de la vie communiquée.

Ce n’est pas une négation du Christ ; c’est une hiérarchie différente des mystères.

Et peut-être l’histoire de l’Église, dans sa patience, montre-t-elle que le christianisme ne peut durablement se comprendre qu’en revenant toujours à ce centre incandescent :
le Verbe s’est fait chair, non pour simplement régler une dette, mais pour faire de l’homme un fils, un membre vivant de son Corps, un héritier de la vie même de Dieu.

C’est là, en définitive, que se décide la véritable nouveauté chrétienne — et c’est à cette lumière que toute lecture de l’Écriture trouve son juste équilibre.