La grâce n’est pas occultée : elle est comprise autrement

Il arrive parfois qu’une phrase, concise et frappante, semble résumer un différend séculaire. Ainsi en est-il de cette citation de J.C. Ryle, figure éminente de l’anglicanisme évangélique du XIXᵉ siècle.

Pasteur zélé, puis évêque de Liverpool, Ryle fut l’un des représentants les plus marquants de ce courant qui, au sein de l’Église d’Angleterre, entendait maintenir avec vigueur l’héritage doctrinal de la Réforme face aux influences du ritualisme et du catholicisme renaissant de son temps.

Son ministère s’inscrit dans une période de fortes tensions théologiques. Le mouvement d’Oxford, en particulier, cherchait alors à réhabiliter les racines patristiques et sacramentelles de l’anglicanisme, tandis que les évangéliques, dont Ryle était l’une des voix les plus fermes, voyaient dans ce retour aux formes anciennes une menace directe pour la doctrine de la justification par la foi seule. C’est dans ce climat de controverse, parfois âpre, que s’explique le ton tranché de certaines de ses affirmations.

Ryle n’était ni un polémiste léger ni un esprit superficiel. Il parlait avec la conviction profonde d’un homme persuadé que l’Évangile était en jeu. Sa critique de la théologie catholique romaine ne procédait pas d’un rejet instinctif, mais d’une fidélité rigoureuse à une compréhension forensique de la justification, héritée de la Réforme et qu’il considérait comme le cœur même du christianisme biblique.

Comprendre Ryle, ce n’est donc pas excuser toutes ses conclusions, mais reconnaître la cohérence interne de sa pensée, la sincérité de son engagement, et le contexte historique qui a façonné son regard. Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut répondre à ses affirmations avec justesse, sans caricature ni anachronisme.

Selon Ryle, la justification par la grâce seule serait occultée dans la théologie catholique romaine. Prononcée dans un contexte de controverse confessionnelle, cette formule a pu paraître, à ceux qui la reçoivent sans examen, comme une évidence. Pourtant, lorsqu’on s’arrête, non sur l’effet rhétorique de la formule, mais sur la réalité doctrinale qu’elle prétend décrire, un autre paysage se dévoile.

Car il faut le dire d’emblée : jamais l’Église catholique n’a nié que le salut de l’homme ait sa source unique dans la grâce de Dieu. Jamais elle n’a enseigné que l’homme, par ses propres forces, pût se rendre juste devant son Créateur. Bien au contraire, elle n’a cessé de proclamer que toute initiative du salut vient d’en haut, que toute conversion est précédée, accompagnée et soutenue par une grâce gratuite, imméritée, souveraine.

D’où vient alors cette accusation récurrente ? Elle ne naît pas d’un silence de l’Église sur la grâce, mais d’une divergence plus profonde, plus radicale, portant non sur le mot, mais sur la chose ; non sur la grâce elle-même, mais sur la manière dont elle opère dans l’homme.

Dans la théologie issue de la Réforme, la justification est conçue avant tout comme un acte judiciaire. Dieu y apparaît comme le juge qui déclare juste le pécheur, non en raison de ce qu’il devient, mais en raison de ce qui lui est imputé : la justice parfaite du Christ. La grâce y est alors comprise comme une faveur qui couvre, qui déclare, qui absout, sans transformer ontologiquement celui qui la reçoit au moment même de la justification. Toute participation humaine, même suscitée par Dieu, semble menacer la pureté de cet acte souverain.

L’Église catholique, pour sa part, a conservé une autre intelligence du mystère. Elle n’a jamais séparé ce que l’Écriture unit : le pardon et la régénération, l’absolution et la recréation intérieure. Être justifié, ce n’est pas seulement être déclaré juste ; c’est être rendu juste. Non par une force humaine, non par une œuvre propre, mais par une grâce qui, précisément parce qu’elle est divine, ne se contente pas de couvrir le péché, mais le guérit ; ne se borne pas à déclarer, mais recrée.

Ainsi, lorsque la théologie catholique parle de coopération, elle ne parle jamais d’une œuvre autonome de l’homme venant compléter ce qui manquerait à la grâce. Elle parle de l’action même de la grâce en l’homme, de cette grâce qui, loin d’écraser la liberté, la ressuscite, et la rend capable de répondre à Dieu. Ce que l’homme fait, il ne le fait que parce que Dieu agit en lui.

Dire alors que la grâce serait « occultée », c’est juger une tradition bimillénaire à l’aune d’un modèle théologique particulier, forgé dans un contexte précis de crise et de réaction. C’est confondre différence de logique et négation du principe. C’est, sans le vouloir peut-être, projeter sur l’Église ancienne une absence qu’elle n’a jamais connue.

Car cette vision catholique de la justification n’est ni une innovation tardive, ni un compromis bancal. Elle est celle des Pères, orientaux et occidentaux, pour qui le salut était avant tout participation à la vie divine, guérison de la nature blessée, restauration de l’image de Dieu dans l’homme. Elle est encore celle des Églises d’Orient, qui n’ont jamais pensé la grâce autrement que comme une puissance transformatrice, déifiante, vivifiante.

Ainsi, la formule est trompeuse. Elle donne à croire que l’Église catholique aurait dissimulé la grâce, alors qu’elle l’a peut-être contemplée sous un jour différent. Elle suggère une absence là où il y a une autre profondeur. Elle accuse un silence là où il y a un autre langage.

La véritable question n’est donc pas de savoir si la grâce est présente ou absente, mais comment elle agit : si elle demeure extérieure à l’homme ou si elle le recrée intérieurement ; si elle se contente de déclarer ou si elle engendre une vie nouvelle. Et sur ce point, le désaccord demeure réel, sérieux, irréductible peut-être — mais il ne saurait être réduit à une simple occultation.

Car là où la grâce est comprise comme toute-puissante, elle peut se permettre d’être transformatrice. Et là où elle transforme réellement, elle n’en est pas moins gratuite, souveraine, et pleinement divine.