Quand l’Écriture résiste à l’utilité immédiate

Il est une tentation constante, chez les lecteurs de la Bible comme chez ceux qui la proclament, de vouloir en tirer sans délai une leçon applicable, une règle de conduite, un enseignement immédiatement exploitable pour la vie spirituelle. Cette tentation n’est pas nouvelle ; elle est née du désir sincère de faire de l’Écriture une parole vivante. Mais lorsqu’elle devient exclusive, elle risque de faire violence au texte même qu’elle prétend servir.

Dans bien des prédications contemporaines, notamment dans le monde évangélique, l’Ancien Testament est ainsi abordé comme une vaste réserve d’illustrations existentielles. Chaque récit devient le reflet d’un état intérieur, chaque personnage l’image d’une attitude spirituelle, chaque événement la conséquence lisible d’un choix moral. La question tacite n’est plus : Que révèle ce texte de l’œuvre de Dieu dans l’histoire ? mais : Que puis-je en retirer pour ma vie aujourd’hui ?

Or cette question, si légitime soit-elle en apparence, n’est pas toujours celle que le texte biblique pose en premier.

Prenons des livres comme Ruth ou Jonas. L’un est rangé, dans la Bible hébraïque, parmi les Écrits ; l’autre, bien que prophétique par son classement, déjoue radicalement les attentes du genre prophétique. Tous deux racontent, tous deux montrent, tous deux laissent des zones d’ombre. Et précisément, ils ne commentent pas ce qu’ils montrent. Ils exposent des existences humaines fragiles, parfois déroutantes, sans les soumettre à un jugement explicite.

Pourtant, combien de lectures se sont empressées de transformer ces récits en leçons morales ! Élimélec devient l’homme du compromis, Jonas le prophète capricieux, Noémie la croyante amère, la prière elle-même est disséquée, évaluée, presque notée. Ce que le texte tait, l’interprétation s’empresse de le dire. Ce que l’Écriture suspend, la prédication tranche.

Il y a là un déplacement subtil mais décisif : le centre du texte glisse de Dieu vers l’homme. Le récit biblique, qui raconte avant tout ce que Dieu fait — souvent sans bruit, souvent sans explication — devient un miroir psychologique où le croyant apprend à se lire lui-même. L’histoire du salut se transforme peu à peu en pédagogie de l’introspection.

Ce glissement est particulièrement visible dans la lecture de l’Ancien Testament. La distance culturelle et historique pousse à chercher un équivalent immédiat, une transposition moderne. Mais en procédant ainsi, on oublie que beaucoup de ces livres n’ont pas été écrits pour fournir des règles, mais pour former un regard. Ils appartiennent à une sagesse biblique qui accepte le silence, la lenteur, l’opacité même de l’épreuve.

Dans le livre de Ruth, la mort survient sans explication ; dans Jonas, la prière est entendue sans être évaluée ; dans l’un comme dans l’autre, Dieu agit sans se justifier. Le croyant est placé devant un mystère, non devant un mode d’emploi. Le sens ne se donne pas sur le moment ; il se révèle dans la relecture, parfois bien plus tard, lorsque l’horizon s’élargit et que l’histoire humaine se trouve inscrite dans une histoire plus vaste.

C’est là que la lecture exclusivement moralisante devient non seulement réductrice, mais théologiquement appauvrissante. En cherchant à tout expliquer, elle réintroduit une logique de rétribution que le texte lui-même refuse parfois. En voulant être immédiatement utile, elle prive l’Écriture de sa capacité à nous désinstaller, à nous faire attendre, à nous apprendre que Dieu agit souvent avant même que l’homme ait compris.

Loin de diminuer l’autorité de la Bible, cette retenue la magnifie. Elle rappelle que l’Écriture n’est pas un simple instrument au service de notre édification immédiate, mais une parole qui nous précède, nous dépasse et nous forme en profondeur. Elle n’est pas toujours là pour dire ce que nous devons faire ; elle est parfois là pour nous apprendre à regarder autrement, à juger moins vite, à espérer plus patiemment.

Ainsi, l’Ancien Testament n’est pas seulement un recueil d’exemples spirituels ; il est le témoignage d’un Dieu qui conduit son peuple à travers des chemins qu’il ne comprend pas encore. Le lire, ce n’est pas d’abord y chercher notre image, mais y reconnaître une fidélité divine qui s’écrit souvent en silence.

Peut-être est-ce là une des grandes leçons que l’Écriture veut encore enseigner à l’Église : avant d’être utile, la Parole veut être vraie ; avant de nous rassurer, elle veut nous former ; avant de nous donner des réponses, elle veut élargir notre intelligence du mystère de Dieu.