L’Incarnation, clé vivante de l’unité des Écritures

Il est une tentation fréquente, lorsque l’on considère les grandes constructions théologiques de la Réforme, de croire que certaines d’entre elles détiennent presque seules la clef de l’unité des Écritures. Ainsi en est-il de la théologie de l’Alliance, dont il faut reconnaître la puissance organisatrice. Elle relie l’Ancien et le Nouveau Testament par une même ligne de promesse et d’accomplissement ; elle donne à l’histoire du salut une architecture intelligible ; elle met en lumière la fidélité de Dieu à travers les siècles et les infidélités humaines. À ce titre, elle a rendu d’éminents services, et nul ne saurait la balayer d’un revers de main.

Mais cette clarté même peut engendrer un malentendu plus profond encore. On en vient parfois à penser que seule une telle clé herméneutique serait capable d’unifier l’Écriture, et que l’Incarnation, parce qu’elle est un événement situé, concret, historique, ne pourrait jouer qu’un rôle tardif, local, presque secondaire dans cette unification. On croit alors que le Christ éclaire l’Ancien Testament seulement après coup, comme une lumière projetée rétrospectivement sur un passé désormais révolu.

C’est là, pourtant, méconnaître la portée véritable du mystère chrétien.

Car l’Incarnation n’est pas un simple chapitre de l’histoire du salut ; elle en est le cœur secret, le principe intérieur, la fin vers laquelle tout converge et à partir de laquelle tout reçoit sens. Le Verbe ne s’est pas fait chair comme on ajouterait un dernier acte à un drame déjà écrit ; Il est Celui en vue duquel le drame tout entier a été voulu, préparé, ordonné.

Ainsi, l’Ancien Testament n’est pas seulement une économie provisoire que l’Incarnation viendrait clore ; il est une économie déjà tendue vers elle, déjà habitée par son attente, déjà éclairée — quoique voilée — par sa lumière. Le Dieu qui marche dans le jardin, qui parle à Moïse, qui demeure au milieu de son peuple dans la Tente puis dans le Temple, n’est pas un Dieu lointain se contentant de promulguer des lois : Il est déjà le Dieu qui s’approche, qui se rend proche, qui prépare la chair à recevoir sa présence.

Les psaumes eux-mêmes, ces chants inspirés qui furent la prière d’Israël avant d’être celle de l’Église, en portent le témoignage silencieux. Ils ne sont pas seulement des cris adressés à un Dieu transcendant ; ils sont traversés par une attente, une familiarité, une proximité qui excèdent le cadre d’une simple alliance juridique. Ils parlent d’un Dieu qui habite au milieu de son peuple, qui se laisse chercher, presque toucher, dont la gloire remplit la maison. La théologie chrétienne n’a pas inventé ces thèmes : elle les a reçus, médités, déployés à la lumière du Verbe fait chair.

C’est ici que se révèle la différence profonde entre deux démarches théologiques. La théologie de l’Alliance unifie l’Écriture par une structure interprétative ; la théologie de l’Incarnation l’unifie par une présence. La première organise le récit du salut ; la seconde en révèle le sens ultime. L’une éclaire l’histoire ; l’autre transfigure l’être même de cette histoire.

Dans la perspective catholique — et déjà dans celle des Pères — l’Incarnation ne se contente pas d’accomplir l’Alliance : elle en manifeste la vérité la plus profonde. Car que voulait Dieu en se liant à l’homme, sinon se donner à lui ? Et jusqu’où pouvait aller ce don, sinon jusqu’à assumer la condition humaine elle-même ? L’Alliance trouve ainsi dans l’Incarnation non sa négation, mais sa plénitude.

Dès lors, l’unité de l’Écriture ne repose plus seulement sur une clé herméneutique, si féconde soit-elle, mais sur un mystère vivant, reçu dans l’Église, transmis par la Tradition, chanté dans la liturgie. Ce n’est plus seulement l’intelligence qui relie les textes, mais la foi qui contemple une présence. L’Ancien Testament n’est pas seulement lu à la lumière du Christ ; il est reconnu comme ayant toujours été, en profondeur, orienté vers Lui.

Ainsi se comprend mieux pourquoi la théologie catholique naît spontanément de l’adoration. Elle sait que l’intelligence ne précède pas le mystère, mais qu’elle le suit ; que l’Église n’explique pas d’abord ce qu’elle croit, mais qu’elle croit en priant, et qu’elle comprend en adorant. Là où une clé herméneutique ordonne les données, le mystère de l’Incarnation les rassemble, les habite et les transfigure.

En ce sens, l’Incarnation n’est pas incapable d’unifier l’Ancien et le Nouveau Testament ; elle le fait d’une manière plus profonde encore, parce qu’elle n’unit pas seulement des textes ou des thèmes, mais toute l’histoire humaine à la présence même de Dieu. Elle éclaire l’Ancien Testament non seulement par accomplissement, mais par anticipation ; non seulement par réponse, mais par vocation.

Et l’Église, en recevant ce mystère et en le célébrant, demeure fidèle à cette lumière ancienne et toujours nouvelle, devant laquelle toute théologie authentique apprend d’abord à se taire, puis à parler.