L’Incarnation : événement accompli ou mystère continué

Il est des vérités chrétiennes si hautes qu’elles ne cessent d’interroger l’Église à travers les siècles. L’Incarnation du Fils de Dieu est de celles-là. Tous les chrétiens la confessent ; tous s’agenouillent devant le mystère du Verbe fait chair. Et pourtant, selon la manière dont on la contemple, selon l’angle sous lequel on la reçoit, elle ne produit pas les mêmes fruits, ni dans la foi, ni dans la vie de l’Église.

Pour les uns, l’Incarnation apparaît avant tout comme un événement historique fondateur, situé dans le temps, accompli une fois pour toutes. Pour les autres, elle est non seulement un événement, mais aussi un principe vivant, qui se prolonge, se déploie et agit dans l’histoire même de l’Église. Entre ces deux regards se dessine l’une des différences les plus profondes entre la sensibilité protestante et la sensibilité catholique.


I. L’Incarnation dans la conscience protestante : la grandeur de l’événement accompli

La Réforme, en revenant avec force à l’Écriture, a voulu préserver la foi chrétienne de toute confusion entre l’œuvre unique du Christ et les œuvres des hommes. Elle a contemplé l’Incarnation comme l’acte souverain par lequel Dieu est entré dans l’histoire humaine, une fois pour toutes, afin d’y accomplir le salut.

Dans cette perspective, la Nativité est un point décisif, mais clos. Le Fils éternel a pris chair ; il a vécu parmi les hommes ; il a souffert, est mort et ressuscité ; puis il est monté au ciel. L’histoire du salut s’organise autour de cette suite d’événements uniques, irrépétables, parfaitement suffisants. Rien ne saurait s’y ajouter.

Ainsi comprise, l’Incarnation est la condition nécessaire de la Croix, et la Croix est la condition suffisante du salut. L’Église n’est pas le prolongement du Christ incarné, mais la communauté des croyants qui annoncent et reçoivent par la foi ce qui a été accompli autrefois. Elle vit de la mémoire fidèle de l’événement fondateur, éclairée par l’Écriture et animée par l’Esprit.

Cette vision possède une noblesse certaine. Elle protège la transcendance de Dieu, elle rappelle que le salut ne dépend pas d’une institution humaine, elle maintient fermement l’unicité de l’œuvre du Christ. Mais elle tend aussi, presque malgré elle, à enfermer l’Incarnation dans le passé, à la circonscrire à l’histoire évangélique, sans lui reconnaître une modalité de présence continue et objective dans l’histoire ecclésiale.


II. La perception catholique : l’Incarnation comme mystère qui demeure

La conscience catholique, tout en confessant avec la même fermeté l’unicité de l’événement de l’Incarnation, le regarde sous un angle plus large. Pour elle, ce qui a commencé à Bethléem n’a pas été interrompu par l’Ascension ; ce qui a été accompli dans la chair du Christ continue de se déployer dans son Corps mystique.

Le Verbe s’est fait chair, non pour revêtir l’humanité un instant, mais pour l’assumer durablement. Le Christ ressuscité n’abandonne pas son humanité ; il la glorifie. Et cette humanité glorifiée demeure le lieu de la communication de Dieu avec les hommes.

Dès lors, l’Église n’est pas seulement la gardienne d’un souvenir : elle est le lieu vivant de la présence du Christ. Non pas comme une répétition de l’Incarnation, mais comme son prolongement sacramentel. Ce que le Christ a commencé dans sa chair individuelle, il le continue dans l’histoire par son Corps ecclésial.

Ainsi, l’Incarnation ne s’achève pas avec la fin de la vie terrestre de Jésus ; elle inaugure une nouvelle manière pour Dieu d’habiter le monde. Le Christ demeure présent par sa Parole proclamée, par les sacrements, par la communion visible et invisible de l’Église. L’histoire de l’Église devient alors le lieu où le mystère de l’Emmanuel continue de se donner : Dieu avec nous.


III. Deux rapports au temps et à l’histoire

La divergence entre ces deux visions touche profondément à la compréhension du temps. Dans la perspective protestante, l’histoire est le théâtre où s’est déroulé l’acte décisif du salut ; l’Église vit ensuite dans le temps de la proclamation et de la foi. Dans la perspective catholique, l’histoire devient aussi le lieu où le salut se communique et se rend présent, sans rien retrancher à son accomplissement initial.

Ainsi, le protestant regarde vers le passé pour y contempler l’œuvre parfaite du Christ ; le catholique regarde le même passé, mais y voit une source qui irrigue le présent. L’un insiste sur la suffisance de l’événement ; l’autre sur sa fécondité durable.

Il ne s’agit pas ici d’opposer brutalement deux fidélités, mais de reconnaître deux sensibilités spirituelles. L’une craint, non sans raison, que l’histoire de l’Église ne vienne obscurcir la gloire du Christ. L’autre craint, non moins légitimement, qu’en détachant trop l’Incarnation de la vie ecclésiale, on ne la réduise à un souvenir, aussi sublime soit-il.


IV. L’Église : mémoire ou présence ?

De cette différence découle une vision contrastée de l’Église elle-même. Pour la Réforme, l’Église est avant tout la créature de la Parole : elle naît là où l’Évangile est annoncé et cru. Pour le catholicisme, elle est à la fois créature de la Parole et sacrement de la présence du Christ, c’est-à-dire signe efficace de ce qu’elle annonce.

Là où le protestant dira : le Christ est absent selon la chair, présent seulement par l’Esprit, le catholique dira : le Christ est présent selon l’Esprit et par son Corps glorifié, rendu accessible dans l’histoire. Dans le premier cas, l’Incarnation éclaire l’Église de l’extérieur ; dans le second, elle la façonne de l’intérieur.


Conclusion : deux fidélités, une question décisive

Ainsi se dessine la différence :
– pour les protestants, l’Incarnation est l’événement unique qui fonde la foi et que l’Église proclame ;
– pour les catholiques, elle est le mystère fondateur qui se prolonge dans l’histoire de l’Église, sans jamais perdre son caractère unique.

La question sous-jacente demeure : Dieu a-t-il seulement visité l’histoire, ou a-t-il choisi d’y demeurer ? Le Verbe s’est-il fait chair pour un temps, ou pour entrer durablement dans la condition humaine et y rester présent jusqu’à la fin des siècles ?

C’est autour de cette interrogation que se joue, silencieusement mais profondément, la différence de perception de l’Incarnation. Et c’est là, peut-être, que l’Église, dans sa diversité, est appelée non à se diviser davantage, mais à contempler ensemble la richesse inépuisable du mystère du Verbe fait chair.