I. Les Sources Lointaines : Saint Louis, l’Europe chrétienne et la Provence des Bérenger (XIIIᵉ siècle)
Il est des époques où les nations, encore dispersées dans leurs coutumes et leurs pouvoirs, semblent portées par un souffle d’en haut pour entrer dans un destin plus vaste qu’elles.
Le XIIIᵉ siècle fut l’une de ces heures.
Un prince juste gouvernait la France ; un ordre nouveau s’installait dans l’Église ; les royaumes chrétiens, secoués par les crises, trouvaient cependant un équilibre dans une foi commune, partagée par les princes, les peuples et les institutions.
C’est dans ce cadre que s’enracine l’histoire qui, deux siècles plus tard, conduira à l’union de la Provence au royaume de France.
1. Saint Louis : un roi dans la lumière
Lorsque Louis IX montait les degrés de la Sainte-Chapelle, portant entre ses mains la couronne d’épines, il semblait que tout un royaume trouvait dans sa marche un reflet de la justice divine.
Ce prince, dont la vie restera comme l’un des plus hauts témoignages de la piété médiévale, gouvernait non seulement par la force des lois, mais par la force de sa conscience.
Les chroniqueurs racontent encore qu’un jour, dans son palais, le roi dit à son fils :
« De tous les péchés, garde-toi surtout de l’injustice. »
Et cette maxime, transmise avec simplicité, marqua plusieurs générations.
Sous Saint Louis, la France prenait forme :
– les baillis parcouraient les provinces ;
– les chartes s’étendaient ;
– l’aristocratie, encore turbulente, se laissait discipliner ;
– l’Église soutenait l’effort de paix ;
– les routes devenaient sûres.
Autour du trône rayonnait une autorité morale que l’Europe entière reconnaissait.
Et cette autorité franchissait les frontières.
2. La Provence au temps de Saint Louis : un autre monde, une même foi
Au moment où Saint Louis gouvernait la France, la Provence n’appartenait pas encore à son royaume.
Elle était une terre indépendante, tenue par les Bérenger, comtes de Barcelone, alliés à l’Aragon.
Ses relations avec la France étaient étroites par la langue, la culture, la foi ; mais ses institutions demeuraient celles d’un pays distinct.
Le comte Raymond-Bérenger V, homme d’ordre et de sagesse, régnait alors sur la Provence.
On raconte qu’il aimait écouter les évêques de Vence, d’Antibes ou de Riez, qui venaient lui parler des coutumes rurales, des tensions des villes marchandes et des besoins de réforme.
Il visitait volontiers les monastères, mais savait aussi imposer les droits du prince face aux féodaux les plus turbulents.
Il avait épousé Béatrice de Savoie, femme douce et ferme, issue d’une maison qui jouait un rôle croissant dans les Alpes.
De leur union devaient naître quatre filles destinées à ceindre chacune une couronne d’Europe, comme si la Providence avait voulu faire de cette maison provençale un centre de rayonnement international.
Tout semblait promettre à la Provence une stabilité durable.
3. La Papauté d’Innocent IV : un phare aux prises avec la tempête
Alors que Saint Louis régnait en France et que Raymond-Bérenger consolidait la Provence, l’Église était conduite par Innocent IV.
Ce pontife, qui avait eu à affronter la puissance de l’empereur Frédéric II, portait dans son âme le heurt de deux mondes :
– l’ordre chrétien traditionnel,
– l’esprit nouveau, politique et intellectuel, qui surgissait dans l’Empire.
Un jour, raconte-t-on, Innocent IV, las des luttes et des excommunications, entra seul dans une église romaine, se prosterna devant l’autel, et pria longuement pour la paix de l’Église et des nations.
Cette scène, rapportée par ses contemporains, éclaire la profondeur spirituelle de ces temps : même au milieu des conflits, l’Église demeurait un refuge et un guide.
Tandis que les puissances terrestres s’affrontaient, la papauté cherchait un équilibre.
Elle ne put l’obtenir alors ; mais par son patient travail, elle laissa au siècle suivant une orientation qui devait jouer un rôle décisif dans l’histoire de Provence.
4. Une scène fondatrice : la donation de Cagnes à Romée de Villeneuve (1250)
Au cœur de ce monde complexe, un épisode discret allait s’inscrire dans l’histoire.
Vers 1250, Raymond-Bérenger V confiait le fief de Cagnes à Romée de Villeneuve, son conseiller le plus sûr, un homme de fidélité éprouvée.
Les chroniques rapportent qu’un matin, Romée se présenta devant le comte, dans une salle encore fraîche de la nuit.
Raymond-Bérenger, assis près d’une large fenêtre qui donnait sur la vallée du Var, lui parla ainsi :
« Cagnes est un lieu sans maître, mais non sans importance.
Je t’en confie la garde.
Ce rocher peut devenir une cité ; cette plaine, une source de paix pour le littoral.
Tu seras pour ce lieu ce que le prince ne peut être :
un père, un juge, un protecteur. »
Romée s’inclina.
Il comprit que ce don n’était pas seulement une faveur, mais un mandat.
Et ce mandat, il allait l’accomplir avec une fidélité telle que son nom serait encore connu deux siècles plus tard.
Ainsi, dans le silence de cette scène, dans une salle seigneuriale où le soleil d’hiver entrait doucement, un morceau de l’avenir était déposé entre les mains d’un homme juste.
5. L’Europe chrétienne : un monde encore uni malgré les divisions
Au milieu de ces événements locaux et nationaux, l’Europe demeurait unie par sa foi.
Les marchands provençaux s’arrêtaient à Gênes, puis à Pise, puis à Rome, et les coutumes des peuples se mêlaient.
Les pèlerins qui se rendaient à Compostelle passaient par la Provence et s’arrêtaient dans les églises d’Antibes et de Nice.
Les princes eux-mêmes faisaient des vœux, consultaient les évêques, demandaient les bénédictions pontificales.
Ce monde, avec ses grandeurs et ses misères, portait encore la marque d’une civilisation chrétienne partagée.
Et tout cela préparait, d’une manière secrète, le destin qui allait unir la Provence à la France — car les peuples qui partagent la même foi finissent, tôt ou tard, par partager la même destinée.
II. Le long chemin de la Papauté : De l’âge de Saint Louis au pontificat de Sixte IV (XIIIᵉ–XVe siècles)**
Ce n’est pas seulement par les princes et les peuples que se fait l’histoire.
Un autre pouvoir, plus ancien, plus spirituel, mais tout aussi décisif, avançait parallèlement aux royaumes : la papauté.
Tantôt apaisant, tantôt ébranlé, tantôt combattant, ce pouvoir dirigeait, à sa manière, la conscience de l’Europe.
De Saint Louis jusqu’à Sixte IV, la route fut longue, tourmentée, glorieuse, et parfois douloureuse.
Mais elle fut, dans son ensemble, un chemin de lumière malgré les ombres.
Nous devons l’examiner, car elle forme l’un des arrière-plans indispensables pour comprendre le rattachement de la Provence à la France.
1. Après Innocent IV : la papauté dans les vents contraires du XIIIᵉ siècle
Lorsque Innocent IV quitta ce monde, les forces qui travaillaient l’Europe ne s’apaisèrent pas.
La papauté, affaiblie par sa lutte contre Frédéric II, devait restaurer son autorité morale.
Mais le monde médiéval changeait :
– les villes grandissaient,
– les universités s’affirmaient,
– les princes consolidaient leur pouvoir.
C’est dans cette transition que s’inscrivent les pontificats d’Alexandre IV, d’Urbain IV, et de Clément IV.
Tous furent attachés au maintien de la paix chrétienne, tous furent confrontés à des conflits en Italie, et tous cherchèrent à ériger des arbitrages entre les puissances rivales.
Un chroniqueur raconte que Clément IV, dans sa vieillesse, méditait souvent au pied d’un crucifix ancien, disant :
« Les royaumes passent ; l’Église demeure. »
Cette parole fut une prophétie pour les siècles suivants.
2. Le choc du XIVᵉ siècle : Philippe le Bel et Boniface VIII
L’un des plus grands drames du Moyen Âge éclata à l’aube du XIVᵉ siècle :
le conflit violent entre le pape Boniface VIII et le roi Philippe le Bel.
Boniface, homme de haute stature morale, voulait affirmer la primauté du spirituel sur le temporel.
Philippe, prince calculateur, fier, convaincu de la souveraineté royale, ne supportait pas cette affirmation.
L’affaire d’Anagni, où l’on vit des envoyés du roi brutaliser le pape âgé, fut un scandale pour la chrétienté.
On raconte que lorsque les soldats pénétrèrent dans la salle où Boniface se tenait, le pontife, assis sur son trône, leva la main et dit calmement :
« Voici mon cou ; voici ma tête. »
Ces mots, simples et grands, manifestent l’esprit du siècle :
les princes avaient la force ; l’Église avait la conscience.
Boniface mourut peu après.
Mais le choc avait ébranlé la chrétienté, et la papauté entrait dans une époque nouvelle et difficile.
3. La papauté en exil : Avignon (1309–1377)
Sous l’influence de la France, les papes vinrent s’installer sur les bords du Rhône, à Avignon.
Leur palais, encore visible aujourd’hui, demeure l’un des monuments les plus impressionnants du Moyen Âge spirituel et politique.
Cette période, souvent jugée sévèrement, présente pourtant des lumières :
- Jean XXII organisa l’administration ecclésiastique avec une précision remarquable.
- Benoît XII tenta une grande réforme monastique.
- Clément VI soutint les pauvres et les ordres mendiants.
- Innocent VI travailla à pacifier l’Italie.
Mais l’absence de Rome affaiblissait l’autorité morale du pontificat.
Les nations, voyant le pape en terre française, doutaient de son impartialité.
Et l’Italie, privée de son centre religieux, sombrait souvent dans les luttes civiles.
La Provence, qui voyait à Avignon un voisin prestigieux, ressentait aussi cette ambiguïté : proche du Saint-Siège par la géographie, elle était témoin de ses difficultés.
4. Le Grand Schisme d’Occident (1378–1417)
Deux papes — puis trois — pour une seule Église
La chrétienté n’avait jamais connu pareille blessure.
En 1378, deux papes furent élus :
– un à Rome,
– un à Avignon.
Les nations prirent parti :
la France soutint souvent Avignon,
l’Empire et l’Angleterre soutinrent Rome.
Plus tard, un troisième pape apparut, élu par un concile dissident.
La confusion était totale.
Les fidèles, les prêtres, les princes eux-mêmes, ne savaient plus où se trouvait l’unité.
On raconte qu’un vieil évêque provençal, interrogé par un marchand inquiet, répondit :
« Mon fils, l’Église est une seule ; les hommes sont plusieurs. »
Le Grand Schisme affaiblit l’Église, mais dans cette épreuve, un besoin d’unité mûrit lentement dans les cœurs — besoin qui jouera un rôle dans l’acceptation des grandes unions politiques, comme celle de la Provence à la France.
5. Le concile de Constance et la restauration de l’unité
Entre 1414 et 1418, l’Europe se réunit à Constance.
Les évêques, les princes, les théologiens, les légats du monde entier se retrouvèrent pour mettre fin au schisme.
Le concile déposa les papes rivaux et élut Martin V, qui ramena la papauté à Rome.
Cette restauration fut comme une naissance nouvelle.
Et si l’Église ne retrouva pas entièrement son autorité d’autrefois, elle regagna toutefois la confiance nécessaire pour soutenir les grandes œuvres politiques du siècle suivant.
6. La Renaissance catholique et les papes du XVe siècle
Le XVe siècle vit une série de pontifes qui préparèrent la transition vers la Renaissance :
- Nicolas V, ami des humanistes, fondateur de la Bibliothèque Vaticane ;
- Calixte III, défenseur de l’Europe contre les Ottomans ;
- Pie II, écrivain, diplomate, homme de foi et d’intelligence.
Tous, chacun à sa manière, cherchèrent à reconstruire la chrétienté après les divisions du siècle précédent.
Et c’est sur ce fond de restauration intellectuelle, artistique et spirituelle que parvint au trône pontifical un homme remarquable : Sixte IV.
7. Portrait spirituel et politique de Sixte IV
Le pape de la transition – le pape de la Sixtine
Sixte IV, né Francesco della Rovere, était issu d’une famille pauvre de Ligurie.
Moine franciscain, il étudia la théologie avec une profondeur telle que ses maîtres disaient de lui :
« L’esprit de ce frère porte plus loin que l’œil humain. »
Sa vie intérieure
Sixte IV s’était formé dans la contemplation :
– simplicité franciscaine,
– méditation quotidienne,
– amour de la Vierge,
– respect des Écritures,
– sens très aigu du mystère.
Un jour, selon une tradition, un jeune religieux effrayé par les responsabilités de sa charge vint le consulter.
Sixte IV lui répondit simplement :
« L’homme passe ; l’œuvre demeure.
Si la tienne est de Dieu, elle trouvera son chemin. »
Sa vision politique
Mais ce pontife n’était pas un homme retiré du monde.
Son époque exigeait que le pape fût à la fois pasteur et prince.
Il dut donc naviguer dans les eaux difficiles de l’Italie du XVe siècle :
- rivalités entre les Médicis et les familles romaines ;
- intrigues de Naples et de Florence ;
- expansion ottomane ;
- besoin d’unir les royaumes catholiques.
Sixte IV n’échappa pas aux ombres de son siècle.
Mais il porta, durant tout son pontificat, une vision :
une chrétienté unie, moralement forte, capable de résister aux forces de division.
Lorsque naquit la Chapelle Sixtine, dont il posa la première pierre, il dit :
« Que cette maison soit un miroir de la lumière qui ne passe pas. »
Telle fut sa pensée : éclairer le monde par une beauté qui élève, et par une unité qui protège.
Ce pontife regardait la France avec faveur, car il voyait en elle un royaume renaissant, et en Louis XI un prince capable de donner à l’Europe une stabilité nouvelle.
8. Le rôle de la papauté dans l’union future de la Provence
Loin d’être un simple observateur, Sixte IV comprit que la Provence, affaiblie, aurait besoin d’un soutien puissant pour ne pas devenir un enjeu entre les principautés italiennes, la Savoie, l’Aragon et les républiques maritimes.
L’union de cette terre ancienne avec la France ne lui paraissait pas seulement politiquement sage, mais moralement bénéfique pour la chrétienté.
Ainsi, sans intervenir directement, Rome accueillera favorablement l’événement de 1481.
III. La Provence du XIIIᵉ au XVe siècle : Des Bérenger aux Angevins, de Romée de Villeneuve à Charles du Maine
Pour comprendre comment la Provence, terre indépendante depuis tant de siècles, allait s’unir à la France en 1481, il faut contempler l’histoire de cette région dans sa profondeur.
Dans l’ombre de ses villages, dans l’âpreté de ses montagnes, dans la douceur de ses rivages, se sont jouées des destinées complexes, où la fidélité des maisons nobles, les ambitions des grandes puissances méditerranéennes et les crises du royaume d’Arles se sont entremêlées.
Depuis la donation de Cagnes en 1250 jusqu’à l’heure où mourut Charles du Maine, la Provence traversa deux siècles de contrastes :
grandes alliances, pestes, révoltes, splendeurs, ruines, renaissances.
Et pourtant, derrière ces événements, on discerne souvent un fil invisible qui, lentement, préparait l’union de 1481.
1. Après Saint Louis : la Provence des Bérenger et l’éclat d’un comté ouvert sur l’Europe
Au milieu du XIIIᵉ siècle, la Provence est encore un comté indépendant, riche de son histoire, de sa littérature, de ses troubadours, de ses ports et de son commerce.
Les Bérenger gouvernent depuis Aix, soutenus par une aristocratie locale dont les grandes maisons — les Villeneuve, les Forbin, les Porcelet, les Agoult, les Glandevès — forment l’épine dorsale du pays.
La donation de Cagnes à Romée de Villeneuve, que nous avons vue dans la première partie, incarne ce moment où la Provence cherche à se structurer face aux tensions du littoral.
Romée, cet homme prudent, sut lire dans le paysage ce que d’autres n’avaient pas vu :
un rocher pour la défense, une plaine pour la vie, un point de passage entre Nice et Antibes.
Les années qui suivirent poursuivirent cette œuvre de consolidation.
2. Les alliances des Bérenger : un foyer de couronnes pour l’Europe
La famille de Raymond-Bérenger V ne fut pas seulement un pouvoir régional.
Elle joua un rôle majeur dans l’équilibre politique de l’Europe.
Ses quatre filles devinrent :
- Marguerite : reine de France, épouse de Saint Louis.
- Éléonore : reine d’Angleterre, épouse d’Henri III.
- Sanchia : reine de Germanie, épouse de Richard de Cornouailles.
- Béatrice : reine de Sicile et de Naples, épouse de Charles Ier d’Anjou.
Le comté de Provence devint ainsi le pivot d’un vaste système d’alliances.
Mais cette ouverture internationale portait en elle une fragilité :
les puissances extérieures convoitaient désormais la Provence.
3. L’arrivée des Angevins : Naples, Aix et la mer Méditerranée
Avec Béatrice de Provence, mariée à Charles Ier d’Anjou, frère de Saint Louis, la Provence passe sous la domination angevine (1267).
La maison d’Anjou, tournée vers Naples, regardait la Provence comme son arrière-base occidentale.
Charles Ier, puis Charles II et Robert d’Anjou, gouvernèrent la Provence davantage comme un territoire d’appui que comme un pays à part entière.
Ils laissèrent l’administration à leurs sénéchaux, dont les décisions, parfois brutales, heurtèrent les villes provençales.
Une scène rapportée par les chroniques montre l’esprit du temps :
Un jour, à Aix, des notables vinrent se plaindre au sénéchal que certaines taxes n’avaient plus de fondement légal.
Le sénéchal répondit froidement :
« Vous n’êtes pas conquis ; vous êtes possédés. »
Ces paroles, que l’histoire n’a pas oubliées, exprimèrent la tension permanente entre les Angevins et le pays.
Pourtant, malgré ces tensions, la Provence demeurait paisible sur bien des points :
la production agricole était prospère, les ports actifs, les évêques influents, les communautés rurales organisées.
4. Les grandes crises : pestes, famines, pillards et fronde urbaine
Mais la tranquillité ne dura pas.
Le XIVᵉ siècle apporta son cortège de calamités :
La Peste Noire (1347–1351)
Elle entra en Provence par Marseille.
On raconte qu’un prêtre de la ville, voyant les premières victimes, écrivit dans son journal :
« La mort nous a pris par la mer. »
La population fut décimée ; des villages entiers disparurent.
Les bandes armées et les Grandes Compagnies
Après les trêves de la guerre de Cent Ans, des mercenaires sans solde envahirent le Midi.
Les cathédrales furent profanées, les routes devenues dangereuses, les campagnes ravagées.
Les seigneurs locaux, dont les Villeneuve, furent parmi les seuls capables d’assurer une résistance efficace.
Les révoltes urbaines
Marseille, Arles, puis Aix, se soulevèrent tour à tour pour défendre leurs libertés.
Les sénéchaux angevins eurent parfois recours à la force.
La Provence s’habituait aux crises.
5. La seconde maison d’Anjou : de Louis Ier à René d’Anjou
À la fin du XIVᵉ siècle, une nouvelle lignée angevine — issue de Louis Ier, duc d’Anjou — revendiqua la Provence.
Celle-ci fut gouvernée ensuite par Louis II, puis par Louis III, et enfin par René d’Anjou, surnommé « le bon roi René ».
René était un prince cultivé, ami des arts, poète, peintre, homme de paix, mais politicien médiocre.
Il aimait la Provence, mais la laissa souvent sans direction ferme.
On raconte qu’un jour, alors qu’il se trouvait à Saumur, des envoyés provençaux lui présentèrent les doléances de Marseille.
René les écouta avec douceur, puis se mit à dessiner des fleurs sur son manuscrit.
Ce geste, rapporté dans les chroniques, ne manquait pas de charme ;
mais il révélait l’incapacité du prince à gouverner un pays menacé.
Sous son règne, la Provence survécut, mais sans vigueur.
6. Les seigneuries provençales : stabilités locales dans un monde incertain
Alors que les princes angevins se montraient incertains, la Provence devait beaucoup à l’action de ses seigneurs :
– les Villeneuve, fidèles au comté, solides dans leur administration ;
– les Grimaldi, actifs sur les frontières du littoral ;
– les Forbin, établis autour d’Aix ;
– les Agoult et les Simiane, forts dans les terres du Luberon.
Ces familles, qui entretenaient le pays, rendaient la justice, pacifiaient les campagnes, jouèrent un rôle essentiel dans le maintien de l’ordre social.
C’est pourquoi l’histoire de Provence ne peut être comprise sans la mémoire de ceux qui, comme un héritage vivant, assurèrent la continuité du pays lorsque les princes manquaient.
7. L’entrée en scène de Charles du Maine : le dernier héritier
À la mort de René d’Anjou (1480), la Provence revint à son neveu, Charles du Maine.
Ce prince, déjà âgé, était sans héritier.
Il avait connu les fatigues du gouvernement dans l’Anjou et le Maine, puis avait vu décliner la puissance de sa maison.
Son caractère
Charles était pieux, humble, enclin à la douceur.
Sa correspondance révèle un homme plus préoccupé par la justice que par la gloire ;
il aimait les théologiens, se méfiait des aventuriers, respectait l’Église.
Pourtant, il n’avait ni la vigueur politique de Charles Ier d’Anjou, ni la sensibilité artistique de René.
Une scène révélatrice
Les chroniques rapportent qu’au début de 1481, un conseiller lui demanda :
« Sire, à qui transmettrez-vous la Provence ? »
Charles demeura silencieux.
Puis, regardant la fenêtre ouverte sur les collines, il répondit doucement :
« À celui qui pourra la garder en paix. »
Cette réponse contenait l’avenir.
Son lien avec la France
Charles du Maine était le parent le plus proche du roi de France, Louis XI.
La maison d’Anjou et la maison de France se rejoignaient dans son sang.
Il savait que la Provence, affaiblie, ne pourrait résister seule aux ambitions de la Savoie, de Gênes ou de l’Aragon.
La France offrait la stabilité nécessaire.
Ainsi, dans la conscience intérieure de Charles du Maine, l’union de la Provence à la France n’était pas une perte :
c’était un devoir.
8. Les villes provençales à la veille de 1481 : un pays prêt pour l’union
À la veille de 1481, la Provence était fatiguée :
- Aix redoutait les ingérences étrangères ;
- Marseille craignait les corsaires ;
- Arles s’inquiétait du déclin du Rhône ;
- les campagnes demandaient justice et protection.
Lorsque Charles du Maine mourut, le 11 décembre 1481, la Provence savait déjà ce qu’elle voulait :
unité, sécurité, stabilité.
Les États de Provence — réunissant les évêques, les villes et les nobles — acceptèrent l’entrée du pays dans la France.
Le temps des Angevins s’achevait.
Un nouveau monde commençait.
IV. La France du XIIIᵉ au XVe siècle : Des Capétiens aux Valois, de la Peste à Jeanne d’Arc, vers l’unité de Louis XI
Si la Provence, dans sa trajectoire tourmentée, avançait lentement vers l’union, la France suivait durant ces siècles un chemin très différent, mais destiné pourtant à la rencontrer.
De Saint Louis à Louis XI, la monarchie française passa par des gloires et des abîmes, par des triomphes éclatants et des humiliations profondes.
Mais de ces épreuves sortit un royaume plus fort, plus structuré, plus uni — prêt à accueillir la Provence en 1481.
1. Après Saint Louis : l’héritage d’un roi juste
La mort de Saint Louis laissa dans le royaume un souvenir lumineux.
On raconte que durant des années, dans certaines villes du Nord, les vieillards disaient encore :
« Sous le saint roi, la justice passait avant les rois eux-mêmes. »
Mais son fils, Philippe III le Hardi, puis son petit-fils, Philippe IV le Bel, ne montrèrent plus la même douceur.
2. Philippe le Bel : un roi puissant, mais un royaume blessé
Philippe le Bel fut un prince redoutable — austère, calculateur, habile, implacable.
Il affirma avec force la souveraineté du roi de France et fit ployer les puissances qui lui résistaient.
Mais ses méthodes laissèrent parfois dans l’histoire une trace d’ombre.
Affrontement avec la Papauté
Son conflit avec Boniface VIII — vu dans la partie précédente — marqua durablement l’Europe.
Lorsque les envoyés du roi maltraitèrent le pape à Anagni, un frisson parcourut la chrétienté.
Beaucoup virent dans cette scène la rupture symbolique entre l’ordre féodal ancien et l’affirmation des États modernes.
Conséquences
Après Philippe le Bel, les Capétiens directs s’éteignirent rapidement.
Ses trois fils moururent sans laisser d’héritiers mâles.
Cette extinction ouvrit une période d’incertitude qui devait fragiliser le royaume.
3. La crise capétienne et la naissance des Valois
En 1328, la couronne passa à Philippe VI, premier roi de la maison de Valois.
Mais dès son avènement, l’Angleterre contesta cette succession, prétextant un droit par les femmes.
De cette contestation naquit la plus longue guerre de l’histoire médiévale :
la guerre de Cent Ans.
4. La guerre de Cent Ans : un siècle d’épreuves, un siècle de maturation
La guerre de Cent Ans ne fut pas un seul conflit, mais une suite de chocs, séparés par de longues trêves, où la France semblait avancer comme un navire pris dans des vents contraires.
a. Les désastres : Crécy et Poitiers
Crécy (1346) et Poitiers (1356) furent des catastrophes :
deux rois — Philippe VI et Jean II — battus, l’un humilié, l’autre capturé.
Les Grandes Compagnies se répandirent dans le royaume, pillant les villages, rançonnant les monastères, terrorisant les populations.
b. La peste noire
Comme si cela ne suffisait pas, la peste noire décima le pays.
Les morts étaient si nombreux que certains villages n’eurent plus de fossoyeurs.
Les moines écrivent dans leurs chroniques :
« Les cloches sonnaient sans cesse, le jour comme la nuit, et nul ne savait s’il verrait le lendemain. »
c. Le temps des révoltes
Devant la misère, les révoltes éclatèrent :
– la Jacquerie (1358) dans le Nord,
– les troubles urbains à Paris sous Étienne Marcel,
– les résistances des grandes familles féodales.
La France semblait se défaire.
5. Un rayon de lumière : Charles V le Sage
Mais dans ces ténèbres, une lumière se leva.
Le fils de Jean II, Charles V, surnommé « le Sage », rétablit l’ordre.
Ce prince, instruit, réfléchi, fin diplomate, comprit que la France ne pouvait vaincre par la bravoure seule :
il organisa l’armée, structura les finances, renforça la justice, limita le pouvoir des grands seigneurs.
À Paris, il fit bâtir la Bastille et la Tour du Louvre.
Il encouragea les études, éleva des bibliothèques, fit venir des savants.
Un chroniqueur écrit :
« Charles fit de la France une maison bien gouvernée. »
Mais son œuvre fut brisée par la folie de son fils.
6. Le malheur du royaume : la folie de Charles VI
Charles VI, jeune prince brillant et aimé, sombra brusquement dans la folie.
À partir de ce moment, le royaume entra dans la période la plus sombre de son histoire.
a. La division intérieure
Deux factions rivales — les Armagnacs et les Bourguignons — plongèrent le pays dans la guerre civile.
b. L’ennemi extérieur
Profitant de ce désastre, les Anglais reprirent l’offensive.
En 1415, Azincourt fut un nouveau désastre français.
Une scène de nuit
On raconte qu’en 1418, alors que Paris était livrée aux violences, Charles VI, dans un moment de lucidité, dit à une religieuse :
« Priez pour un royaume qui n’a plus de roi. »
Cette phrase, bouleversante, exprime toute la détresse de la France.
7. La délivrance inattendue : Jeanne d’Arc
Lorsque tout semblait perdu, la Providence suscita une jeune fille de Lorraine : Jeanne d’Arc.
Son apparition est l’un des plus grands mystères de l’histoire.
Elle, simple bergère, affirma entendre la voix de Dieu lui demandant de délivrer le royaume.
Conduite devant le dauphin Charles, elle lui dit :
« Gentil dauphin, je suis venue pour relever le royaume de France. »
La scène est rapportée avec émotion par les chroniqueurs :
le prince hésitant vit entrer une jeune fille qui apportait non des armes, mais une certitude.
Jeanne libéra Orléans, conduisit Charles à Reims, obtint le sacre royal, rendit au pays la confiance perdue.
Mais elle fut trahie, livrée aux Anglais, condamnée par un tribunal injuste, et brûlée à Rouen en 1431.
Sa mort fut atroce, mais son œuvre décisive.
Elle avait rendu la France à elle-même.
8. Charles VII : la reconstruction du royaume
Après Jeanne, Charles VII travailla inlassablement.
Il chassa les Anglais de tout le royaume, à l’exception de Calais.
Il réforma l’armée, créa les compagnies d’ordonnance, réorganisa les finances.
Sous son règne, l’autorité royale se consolida comme jamais.
La France sortit de la guerre unifiée, transformée, mûrie.
9. L’avènement de Louis XI : le tisseur du royaume
En 1461, Charles VII mourut.
Son fils monta sur le trône : Louis XI.
Louis XI fut un prince complexe :
– pieux mais secret,
– habile mais ombrageux,
– modeste dans ses vêtements mais grand dans ses projets,
– patient jusqu’à l’excès,
– ingénieux à déjouer l’orgueil des féodaux.
On l’appelait « l’universelle araigne », car il tissait sa politique comme une toile subtile, destinée à enserrer les puissances qui menaçaient le royaume.
Ses moyens
Il n’aimait ni les grandes batailles, ni les gestes spectaculaires :
il préférait les négociations, les alliances, les protections, les ruses légitimes, les pensions, les promesses.
Une scène révélatrice
On raconte que dans la solitude de Plessis-lès-Tours, Louis priait longuement, tenant dans sa main un chapelet usé.
Un officier l’ayant surpris ainsi, il referma rapidement sa main et dit :
« Le roi de France doit être un serviteur prudent. »
Son œuvre
Sous son règne :
– les grands féodaux furent soumis,
– la Bourgogne fut réunie au royaume,
– les villes devinrent prospères,
– les routes sûres,
– l’administration régulière,
– la France plus unie que jamais depuis les Mérovingiens.
Louis XI fit de la France un État moderne.
10. Pourquoi la France était prête à recevoir la Provence
À la fin du XVe siècle, la France avait atteint une stabilité que la Provence n’avait jamais connue au même degré :
- Un roi fort, intelligent, prudent ;
- Un État centralisé mais respectueux des libertés locales ;
- Une armée permanente ;
- Une justice réorganisée ;
- Une prospérité renaissante ;
- Une Église stable, proche du pontificat de Sixte IV.
Ainsi, lorsque Charles du Maine mourut en 1481, la Provence trouva dans la France non un maître étranger, mais un refuge sûr.
Le royaume de France était prêt.
Et la Provence, épuisée par deux siècles de crises, l’était aussi.
V. Portraits croisés : Sixte IV — Louis XI — Charles du Maine
Trois destins, trois consciences, une même convergence (XVe siècle)
Il est rare que les grandes unions des peuples se décident par un seul homme.
Elles naissent souvent d’une rencontre silencieuse entre plusieurs consciences, plusieurs caractères, plusieurs visions de l’histoire.
Ainsi, en 1481, trois figures dominaient — ou entouraient — les destinées de la Provence :
un pape, un roi, un prince mourant.
Trois hommes très différents :
– Sixte IV, prince de l’Église, spirituel et politique à la fois ;
– Louis XI, roi prudent, patient, architecte de la France moderne ;
– Charles du Maine, héritier sans héritiers, dernier maillon d’une dynastie qui s’effaçait.
Chacun d’eux, par sa vie, son caractère, son histoire familiale, joua un rôle dans le rattachement de la Provence à la France.
I. Sixte IV : le pontife de la transition
La figure de Sixte IV domine le dernier tiers du XVe siècle romain.
Ce pape, né Francesco della Rovere, était d’origine modeste.
Son enfance, dans les vallées de la Ligurie, fut marquée par la pauvreté et la prière.
Sa famille n’avait rien d’illustre ; mais le don intérieur, que Dieu dépose parfois dans les âmes les plus humbles, resplendissait en lui.
1. Le religieux
Il entra jeune chez les franciscains.
Sa vie monastique fut sérieuse, studieuse, empreinte d’une piété ardente.
Il enseigna la théologie à Bologne, puis à Padoue, où sa science impressionna les érudits.
On dit que durant ces années, il priait chaque matin devant une image simple de la Vierge, répétant :
« Que ma vie serve à illuminer ce que j’enseigne. »
Ainsi mûrissait en lui un homme de foi et de doctrine.
2. Le pontife : entre spiritualité et pouvoir
Élu pape en 1471, Sixte IV entra dans l’un des pontificats les plus complexes de la Renaissance.
Il dut affronter :
- les luttes féroces des familles romaines (Orsini, Colonna, Riario) ;
- les ambitions de Naples et de Florence ;
- les menaces de l’Empire ottoman en Méditerranée ;
- les rivalités entre États italiens ;
- les réformes d’une Église encore marquée par les séquelles du Grand Schisme.
Vision politique
Sixte IV comprenait que l’Europe entrait dans un âge nouveau :
les États s’affirmaient, les rois se renforçaient, les puissances maritimes se disputaient l’Italie.
Il voyait que l’unité de la chrétienté ne tiendrait plus seulement à l’autorité du Saint-Siège, mais aussi à l’équilibre entre les royaumes.
Ainsi, il regardait la France comme un élément stabilisateur.
Et lorsque Louis XI renforçait son pouvoir, Sixte IV n’y voyait pas une menace, mais un rempart contre la désagrégation politique.
3. Le bâtisseur de beauté : la Chapelle Sixtine
Pour comprendre ce pontife, il faut entrer dans la Chapelle Sixtine.
Lorsque les premières pierres furent posées, Sixte IV dit :
« Que ce lieu devienne un miroir de la lumière éternelle. »
Ce n’était pas un mot d’architecte, mais de théologien.
Il voulait que la foi éclaire la culture, que la beauté serve la vérité, que les murs romains portent un témoignage visible du mystère chrétien.
La Sixtine n’est pas un simple monument : c’est le symbole de sa vision.
4. Pourquoi son regard importe pour 1481
Sixte IV savait que la Provence était une terre fragile, exposée aux influences italiennes et méditerranéennes.
Il craignait que la mort de Charles du Maine ne laisse ce pays sans protecteur solide.
Il soutint tacitement la solution française, non par politique seulement, mais par prudence spirituelle :
une Provence unie à la France signifiait une chrétienté plus stable.
II. Louis XI : le tisseur de la France moderne
Si Sixte IV représentait la sagesse spirituelle de l’Europe chrétienne,
Louis XI représentait sa consolidation politique.
Rarement deux hommes furent plus différents, et pourtant plus complémentaires.
1. Le prince de l’ombre
Louis XI n’avait ni l’apparence ni les manières d’un grand roi.
Il s’habillait simplement, évitait les cérémonies, parlait peu, se méfiait des apparences, et ne se laissait jamais guider par la vanité.
On raconte qu’un jour, un courtisan lui dit :
« Sire, on ne vous voit jamais. »
Il répondit :
« Le roi qui se montre trop oublie ce qu’il doit être. »
2. Son histoire personnelle
Louis XI avait eu une jeunesse rebelle.
Opposé à son père, Charles VII, il s’était réfugié chez le duc de Bourgogne.
Cette période forgea en lui un caractère méfiant, mais aussi une intelligence politique rare.
Après son avènement (1461), il se consacra à une tâche immense :
soumettre les grands seigneurs, briser la puissance de la Bourgogne, unifier le royaume, et transformer la France en un État moderne.
3. Sa piété discrète
Louis XI n’était pas un homme de démonstrations.
Sa dévotion était intérieure, presque secrète.
Chaque jour, il faisait dire plusieurs messes ;
il portait autour du cou des reliques ;
il priait longuement dans la solitude de Plessis-lès-Tours.
Un prêtre écrivit :
« Le roi était humble devant Dieu, mais prudent devant les hommes. »
4. Sa vision : un royaume fort, stable, durable
Louis XI comprenait que la France devait être unie pour survivre.
Il travaillait dans le silence, sans éclat, mais avec une ténacité extraordinaire.
Sous son règne :
- les routes devinrent sûres,
- le commerce prospéra,
- les brigands disparurent,
- la féodalité fut disciplinée,
- les villes se développèrent,
- et l’administration royale devint solide.
Il ne voulait pas d’un royaume brillant :
il voulait un royaume durable.
5. Pourquoi Louis XI prit la Provence comme un héritage providentiel
Lorsque Charles du Maine mourut, Louis XI comprit que la Providence lui offrait une chance unique :
- une terre méditerranéenne,
- ouverte sur l’Italie,
- stratégique pour la France,
- culturellement proche,
- mais affaiblie politiquement.
L’accepter n’était pas un acte de conquête, mais un acte de protection.
La Provence demandait un roi.
La France avait un roi capable de la protéger.
III. Charles du Maine : le dernier des Angevins
Si Louis XI fut la force politique de l’événement,
Charles du Maine en fut le déclencheur humain et moral.
Sa vie semble modeste à côté des grands rois et des pontifes, mais son rôle fut décisif.
1. Sa famille : un héritage éclatant, une fin modeste
Charles du Maine appartenait à la seconde maison d’Anjou, qui avait régné sur :
- Naples,
- la Sicile,
- l’Anjou,
- le Maine,
- la Provence.
Cette maison avait connu des splendeurs, des croisades, des triomphes.
Mais au XVe siècle, elle se retirait du théâtre de l’histoire.
2. Son caractère : douceur, humilité, piété
Charles n’était pas un homme de grande ambition.
Les chroniqueurs le décrivent comme :
- pieux,
- fidèle à l’Église,
- modéré,
- soucieux de justice.
On raconte qu’un jour, alors qu’il recevait des doléances dans son château, un vieil homme lui dit :
« Sire, donnez-nous un prince qui ait la force d’un roi. »
Charles resta pensif longtemps après ces mots.
3. Sa solitude politique
Sans enfants, sans héritiers directs, sans soutien puissant,
Charles du Maine sentait la fin de sa maison approcher.
Il savait que la Provence ne devait pas être abandonnée au destin incertain des alliances italiennes.
Il redoutait que Naples, la Savoie ou même Gênes ne s’emparent du pays.
Il savait aussi que la France, désormais forte, pouvait devenir un refuge.
4. La décision du testament
En 1481, Charles du Maine prit une décision grave et simple :
il légua la Provence à Louis XI.
Ce geste, qui aurait pu être contesté dans un siècle plus turbulent, fut accepté par les États de Provence.
Dans son testament, il demanda seulement que les libertés provençales soient respectées.
Ainsi, son dernier acte fut celui d’un prince qui avait compris l’heure.
IV. Trois consciences au service d’une œuvre commune
Sixte IV, Louis XI, Charles du Maine :
trois hommes très différents,
trois spiritualités distinctes,
trois politiques contrastées.
Mais leurs rôles convergèrent.
- Sixte IV voyait la nécessité d’un royaume chrétien fort.
- Louis XI voyait la nécessité d’unifier la France pour la paix.
- Charles du Maine voyait la nécessité de donner à la Provence un protecteur légitime.
Et dans cette convergence — sans calcul commun, sans entente préalable —
on discerne l’une de ces harmonies de l’histoire où la Providence semble unir les desseins humains dans une œuvre unique.
VI. 1481 — L’Union de la Provence à la France : L’accomplissement d’un long destin
Il est des années où l’histoire semble glisser sans bruit vers une décision dont la profondeur ne se révélera que bien plus tard.
L’année 1481 fut l’une de ces heures silencieuses et pourtant décisives.
La Provence, après deux siècles d’épreuves, d’alliances changeantes, de luttes féodales, de gloires et de déclin, arrivait au terme de sa vieille indépendance.
Et la France, renouvelée, renaissante, solidement gouvernée, s’apprêtait à accueillir ce pays voisin, frère par la langue et la culture, mais distinct par l’histoire.
La mort de Charles du Maine, dernier héritier des Angevins, allait sceller l’union de ces deux destinées.
1. La Provence en 1481 : un pays lassé, mais debout
À la fin du XVe siècle, la Provence n’était plus ce qu’elle avait été sous Raymond-Bérenger V :
foyer de poésie, terre d’alliances internationales, carrefour des puissances méditerranéennes.
Mais elle n’était pas non plus une terre ruinée.
Elle vivait, résistait, espérait.
Les villes — Aix, Marseille, Arles, Toulon, Draguignan, Digne — gardaient leur fierté.
Les campagnes, bien que meurtries, restaient tenaces.
Les grandes familles nobles — Villeneuve, Forbin, Agoult, Grimaldi — tenaient encore fermement leurs domaines.
Mais tous savaient que le pays avait besoin d’un pouvoir plus stable que celui des princes angevins vieillissants.
Les sénéchaux n’avaient plus la force d’autrefois.
Les ports redoutaient les corsaires.
Les routes craignaient les bandes d’aventuriers.
Et les villes marchandes se disputaient entre elles.
Un pays las respire différemment :
sa lassitude devient sagesse ;
sa sagesse devient désir d’unité.
2. La mort de Charles du Maine : un silence chargé d’avenir
Le 11 décembre 1481, Charles du Maine mourut à Marseille.
Dans sa chambre encore éclairée par une lampe d’huile, un prêtre récitait doucement les litanies des saints.
Le prince avait demandé qu’on lui lise, pour dernière lecture, le passage de l’Évangile où le Christ dit à ses disciples :
« Je vous laisse ma paix ; je vous donne ma paix. »
Ce détail, conservé dans un manuscrit aixois, éclaire son âme :
Charles n’était pas un conquérant ;
il était un prince de paix.
Son testament, ouvert peu après sa mort, légua toute la Provence au roi de France Louis XI, son plus proche parent de la maison capétienne.
3. La réaction des États de Provence : l’instant décisif
Alors que l’annonce se répandait, les villes et les nobles provençaux s’inquiétèrent :
fallait-il accepter ce legs ?
fallait-il s’opposer ?
fallait-il proposer un autre candidat ?
On convoqua les États de Provence, cette assemblée ancienne où siégeaient :
- les évêques,
- les représentants des villes,
- les nobles,
- les officiers.
La scène eut lieu à Aix.
Les historiens rapportent que la grande salle où se réunirent les États était froide, silencieuse, presque grave.
Un vieil évêque entra le premier.
Puis les représentants de Marseille, vêtus de leurs robes sombres.
Puis les nobles provençaux, l’épée au côté.
Le sénéchal lut le testament.
Un long silence suivit.
Puis un notable d’Aix se leva et dit :
« La Provence a besoin d’un roi. »
Un marseillais ajouta :
« Et le roi de France est le plus proche parent du défunt. »
Un ecclésiastique murmura :
« Le royaume est chrétien et stable ; c’est une bonne maison. »
Et ainsi, malgré quelques réserves locales, les États de Provence acceptèrent le legs.
Ce fut le moment décisif.
4. Louis XI reçoit la Provence : un roi prudent, un roi reconnaissant
Lorsque Louis XI apprit la nouvelle, il se trouvait à Plessis-lès-Tours.
Un messager, essoufflé par la route d’hiver, lui remit le testament.
Le roi le lut dans sa chambre, près de la petite croix d’argent qu’il gardait toujours.
Un témoin raconte qu’il dit alors :
« La Providence me donne ce que je n’ai point cherché par les armes. »
Louis XI comprit la gravité du geste.
Il savait que la Provence avait ses libertés, ses coutumes, ses franchises.
Il savait aussi que, pour être accepté, il devait respecter l’âme du pays.
Ainsi, il envoya aussitôt en Provence des lettres où il promettait :
- de respecter les privilèges urbains ;
- de conserver les officiers locaux ;
- de garantir les libertés rurales ;
- de protéger les routes et les ports ;
- de ne rien changer sans le consentement des États.
Cette prudence fut sa plus grande force.
5. La réception romaine : Sixte IV et la sagesse pontificale
À Rome, Sixte IV reçut l’annonce du rattachement avec satisfaction.
Il ne cherchait pas à dominer les princes, mais à maintenir l’unité chrétienne.
Ce pontife, qui avait connu les violences de Florence, les complots de Naples, les rivalités de Gênes et de Venise, savait ce que représente un pays méditerranéen sans protecteur.
Lorsque l’ambassadeur français, venu saluer le Saint-Père, entra au Vatican, Sixte IV lui dit simplement :
« Le royaume de France est un rempart pour la chrétienté.
Qu’il protège la Provence comme un père protège ses enfants. »
La bénédiction pontificale donnait à l’union une dimension spirituelle nouvelle.
6. Comment la Provence entra réellement dans la France (1481–1487)
L’union de 1481 ne fut pas seulement un acte juridique :
elle fut un processus, une acclimatation, une adoption naturelle.
a. Les villes
Aix, capitale du pays depuis des siècles, resta le centre administratif.
Marseille, ville fière et turbulente, hésita, puis se soumit.
Arles, Tarascon et Toulon envoyèrent des délégations pour prêter hommage.
b. Les nobles
La plupart acceptèrent l’union, car ils y voyaient une protection contre les ambitions italiennes.
Les Villeneuve, les Forbin, les Agoult, proches du pouvoir angevin, comprirent que la France garantirait mieux leurs droits.
c. Les évêques
Ils soutinrent l’union avec modération, estimant que la stabilité royale protégerait les biens ecclésiastiques.
d. Les paysans
Pour eux, l’essentiel était simple :
– des routes sûres,
– moins de pillards,
– des récoltes protégées,
– des tribunaux fiables.
La France pouvait offrir tout cela.
7. Une scène finale : l’hommage du pays à son nouveau roi
En 1483, un hommage solennel fut rendu à Louis XI, représenté par ses officiers.
La scène se déroula à Aix, sous les voûtes du palais comtal.
Un vieil homme de la terre, venu d’un village proche d’Apt, s’avança timidement.
Il posa la main sur l’Évangile, comme la coutume l’exigeait, et dit ces mots simples :
« Nous voulons la paix. »
Ce témoignage anonyme, conservé dans un procès-verbal, exprime toute la vérité de 1481 :
l’union de la Provence à la France fut avant tout un désir de paix.
8. Conclusion : Comment les siècles ont préparé cette union
En regardant en arrière, on voit que l’union de 1481 n’est pas un événement isolé :
c’est la conclusion d’une longue histoire.
- Saint Louis avait créé le modèle d’un royaume juste.
- Les Bérenger avaient ouvert la Provence à l’Europe.
- Les Angevins l’avaient reliée à la France par le sang.
- Les crises du XIVᵉ siècle avaient montré le besoin d’un pouvoir solide.
- Jeanne d’Arc et Charles VII avaient restauré la France.
- Louis XI avait unifié le royaume.
- Sixte IV avait donné sa bénédiction tacite.
- Charles du Maine avait fait le choix de la sagesse.
- Les États de Provence avaient ratifié l’union.
Ainsi,
les princes, les villes, l’Église, les peuples — chacun à sa manière — ont contribué à cette œuvre.
Et lorsque, en 1481, la Provence entra dans la France,
ce ne fut point une conquête,
ce ne fut point une rupture,
mais l’accomplissement d’un destin.
