La Réforme et son héritage non confessé

Quand Rome demeure, là où l’on croyait s’en être affranchi

Il est des héritages qui survivent précisément parce qu’ils ne sont plus nommés.
Ils ne s’imposent ni par décret, ni par contrainte visible, mais par la forme même de la pensée.
Ils deviennent si familiers qu’ils se confondent avec l’évidence, et l’on en vient à croire que ce que l’on pense a toujours été pensé ainsi.

Tel est, à bien des égards, le sort du droit romain dans la théologie occidentale — et plus particulièrement dans la théologie réformée de la justification.


Une Rome dénoncée… et une Rome oubliée

La Réforme du XVIᵉ siècle s’est élevée avec force contre ce qu’elle percevait comme une romanisation du christianisme :
institution centralisée, hiérarchie rigide, droit canonique, juridisme ecclésiastique.
Rome, aux yeux des réformateurs, était devenue le symbole d’un Évangile déformé par le pouvoir, par la loi, par la structure.

Et pourtant, ironie de l’histoire — ironie silencieuse, presque tragique —, au moment même où la Réforme rejetait la Rome visible, elle en conservait une autre, plus profonde, plus discrète :
la Rome du droit.

Non plus la Rome des basiliques et des palais, mais celle du forum.
Non plus la Rome des évêques, mais celle des juges.
Non plus la Rome des institutions, mais celle des catégories mentales.


La justification devenue sentence

Dans la théologie réformée classique, la justification est comprise avant tout comme un acte judiciaire :
Dieu est juge,
l’homme est accusé,
le Christ est substitut,
et la justice est imputée comme un verdict.

L’homme n’est pas rendu juste, il est déclaré juste.
Son statut change, même si son être demeure encore blessé.
Le salut est pensé comme un acquittement, une sentence favorable, un changement de condition légale devant le tribunal divin.

Ce langage, souvent tenu pour strictement biblique, épouse en réalité avec une étonnante exactitude la logique du droit romain :
une décision souveraine, extérieure au sujet, suffit à modifier son statut juridique.

Ce n’est pas que l’Écriture ignore les images juridiques — l’apôtre Paul y recourt lui-même.
Mais jamais, dans la tradition ancienne, ces images n’ont été érigées en clé unique de l’économie du salut.


Une influence d’autant plus puissante qu’elle est invisible

Ce qui rend cette influence du droit romain particulièrement déterminante, ce n’est pas son existence, mais son inconscience.

Car ce qui est visible peut être critiqué.
Ce qui est nommé peut être interrogé.
Mais ce qui se présente comme allant de soi — comme simple lecture de l’Écriture — devient presque intangible.

Beaucoup de chrétiens issus de la Réforme lisent Paul avec la conviction sincère de ne faire qu’accueillir le texte tel qu’il se donne.
Ils ne soupçonnent pas que leur regard est déjà formé, que leur sens de l’évidence est historiquement situé, que leur compréhension de la justice est celle d’un monde juridiquement façonné depuis des siècles.

Ainsi, la métaphore juridique devient la métaphore dominante.
La guérison, la transformation, la participation, l’incorporation au Christ — si centrales chez les Pères — glissent à l’arrière-plan, parfois même sous le soupçon.


La certitude recherchée, la complexité évitée

Il faut comprendre la force spirituelle de ce choix.
Dans un monde inquiet du salut, troublé par la peur du jugement, la sentence juridique offre une réponse claire, nette, rassurante.
Un verdict est sans ambiguïté.
Une déclaration ne fluctue pas.

La justification forensique répond ainsi à une attente profonde : celle d’une certitude immédiate devant Dieu.

Mais cette clarté a un prix.
Elle tend à réduire le salut à une relation juridique, là où l’Évangile parle aussi — et peut-être d’abord — d’une vie nouvelle, d’une recréation, d’une guérison de l’être.


Une différence avec la Tradition catholique

La Tradition catholique, elle aussi héritière du monde romain, n’ignore ni le droit ni le langage juridique.
Mais elle ne les a jamais laissés devenir le centre organisateur de la sotériologie.

En maintenant la médiation de l’Église, des sacrements, et d’une Tradition vivante, elle a conservé une pluralité de registres pour dire le salut :
juridique, certes,
mais aussi médical, ontologique, nuptial, ecclésial.

C’est précisément cette continuité historique assumée qui a empêché qu’une seule catégorie — fût-elle biblique — ne devienne hégémonique.


Une leçon pour aujourd’hui

Il ne s’agit pas ici de disqualifier la Réforme, ni de réduire sa théologie à une simple importation culturelle.
Il s’agit d’apprendre à reconnaître une vérité plus humble et plus universelle :

nul ne lit l’Écriture hors de toute culture,
et l’influence la plus forte est souvent celle que l’on ne voit pas.

La véritable fidélité biblique ne consiste pas à nier ses héritages, mais à les discerner.
Car ce n’est qu’en les nommant que l’on peut les relativiser, les équilibrer, et les ouvrir à la richesse entière de la foi chrétienne.

Ainsi, Rome n’a peut-être jamais cessé d’habiter la théologie occidentale.
Mais la question décisive demeure :
est-elle reconnue comme une hôte, ou confondue avec la Parole elle-même ?

Là se joue, encore aujourd’hui, l’un des grands discernements de la conscience chrétienne.