1250 : La Naissance de Cagnes

Il est des années où les royaumes semblent respirer sous la main d’un prince juste.
Au milieu du XIIIᵉ siècle, quand Louis IX gouvernait la France avec une rectitude dont l’Europe entière ressentait l’éclat, la Provence, bien que n’appartenant pas encore au domaine royal, participait elle aussi de ce vaste mouvement d’ordre et de paix.
La chrétienté occidentale, travaillée par les réformes, par les élans de piété et par l’idéal du gouvernement chrétien, voyait s’élever des hommes et des maisons qui, chacun selon sa vocation, contribuaient à l’harmonie des peuples.

Dans ces années décisives, un événement d’apparence modeste allait pourtant inscrire durablement un nom, une famille et un territoire dans l’histoire : la donation du fief de Cagnes à Romée de Villeneuve.

Mais pour comprendre pleinement ce geste, il faut regarder plus largement l’histoire de la Provence, la maison comtale qui la gouvernait, l’Église qui la guidait, et la famille de Villeneuve qui s’y était enracinée depuis les siècles précédents.


I. La Provence chrétienne : un terreau d’ordre et de lumière

Depuis les temps carolingiens, la Provence avait été l’un de ces lieux où la vie chrétienne prenait forme dans ses expressions les plus variées.
L’abbaye de Lérins, fondée sur une île battue par le vent, avait formé des générations de moines, d’évêques, de missionnaires. Elle était la mémoire vivante d’une ascèse qui avait façonné l’âme provençale.
À Marseille, l’abbaye de Saint-Victor portait encore la marque des grandes réformes monastiques.
Les évêchés d’Antibes, Vence, Nice, Riez, veillaient sur les campagnes et les bourgs.
Les chemins étaient jalonnés d’oratoires, les fêtes liturgiques rythmaient la vie rurale, et le peuple voyait dans l’Église non seulement la gardienne de la doctrine, mais la médiatrice de paix dans un monde encore traversé par les violences féodales.

C’est dans ce terreau chrétien, où la théologie descendait jusque dans la vie quotidienne, que s’inscrit l’histoire de la Maison de Provence.


II. La Maison de Provence : Bérenger, Savoie, Aragon — Une dynastie au cœur de l’Europe

Il n’est pas de royaume véritablement stable sans une maison qui porte en elle une vocation.
La Maison de Provence, issue des anciens comtes de Barcelone, façonnée par l’Aragon et agrandie par la Savoie, fut l’une de ces maisons dont la destinée dépasse les frontières qu’elle gouverne.

Le comte Raymond-Bérenger V, prince prudent, sage, profondément chrétien, tenait la Provence depuis des décennies. Les chroniqueurs le décrivent comme un homme d’équilibre, ami des évêques, protecteur des communautés rurales, attentif aux affaires maritimes.
Son mariage avec Béatrice de Savoie, fille de la puissante maison alpine, scella une union qui allait rayonner sur toute l’Europe.
De ce mariage naquirent quatre filles, dont chacune porta une couronne :

  • Marguerite, reine de France aux côtés de Louis IX ;
  • Éléonore, reine d’Angleterre ;
  • Sanchia, reine de Germanie et impératrice ;
  • Béatrice, reine de Sicile, initiant la lignée angevine.

Ainsi, de la petite cour d’Aix s’étendaient des liens qui rejoignaient les capitales du monde chrétien.
On eût dit que la Provence devenait un pont entre les nations, un lieu de passage où l’Europe s’unissait par les alliances plus que par les armes.

Mais cette maison, aussi haute dans ses alliances qu’active dans son gouvernement, savait que la paix d’un comté ne se maintient pas seulement par les mariages et les ordonnances.
Elle se maintient par des hommes de terrain, fidèles, compétents, capables d’unir la justice et la prudence.

Parmi ces hommes, nul n’était plus estimé que Romée de Villeneuve.


III. La Maison de Villeneuve : fidélité, service et vocation

La famille de Villeneuve, implantée depuis longtemps dans la Provence orientale, n’était ni la plus ancienne ni la plus riche des maisons du pays.
Mais elle était, sans doute, l’une des plus constantes dans le service du comté.
On y trouvait des chevaliers, des hommes de loi, des administrateurs, engagés aussi bien dans la défense des vallées alpines que dans la gestion des terres littorales.

Romée de Villeneuve, héritier de cette tradition, s’était élevé par sa droiture plus encore que par son habileté.
Conseiller écouté, diplomate sûr, gestionnaire attentif, il servait Raymond-Bérenger depuis de longues années. Le comte voyait en lui un homme capable d’apaiser les conflits, de défendre la justice, et d’organiser les campagnes sans les écraser.
La confiance entre les deux hommes était si profonde qu’elle allait devenir, en 1250, le fondement d’un geste politique décisif.


IV. La situation de Cagnes : un promontoire encore sans vocation

Entre Nice et Antibes, là où la route côtière longe la mer, s’élevait un promontoire solitaire : Cagnes.
La plaine fertile autour des cours d’eau était cultivée depuis des siècles ; quelques mas s’y éparpillaient, mais aucune communauté forte n’y était établie.
Le rocher, pourtant, offrait une position d’une rare valeur :
– il dominait les vallons,
– surveillait la route littorale,
– pouvait devenir forteresse, refuge et poste avancé.

Mais faute de seigneur stable et d’organisation solide, ce lieu demeurait latent, comme en attente d’une vocation.

Raymond-Bérenger, qui cherchait à sécuriser la côte, comprit l’importance géopolitique de ce roc.
Il fallait y placer un homme sûr, un homme d’ordre, un homme capable non seulement de bâtir un château, mais de bâtir un peuple.

Cet homme fut Romée de Villeneuve.


V. 1250 : la donation de Cagnes — un acte de paix et de vision

En cette année, l’acte fut scellé.
Raymond-Bérenger remit à son fidèle serviteur le fief de Cagnes, avec pleine juridiction : haute, moyenne et basse justice ; droits sur les terres, les eaux, les bois, les pâturages ; pouvoir de bâtir, de défendre, d’administrer.

Ce n’était pas une faveur.
C’était une mission.

Comme Louis IX mettait en ordre son royaume par des ordonnances inspirées de l’Évangile, Raymond-Bérenger cherchait à enraciner la paix dans ses propres domaines par des institutions locales fortes. Et, dans cette œuvre, il avait besoin de Romée de Villeneuve comme le roi de France avait besoin de ses baillis et de ses conseillers fidèles.


VI. L’œuvre fondatrice : naissance du Haut-de-Cagnes

Aussitôt, Romée comprit que ce roc devait devenir une cité.
Il fit tracer les premières ruelles, encourager les familles de la plaine à monter vers la hauteur ; il posa les bases du donjon primitif ; il organisa la répartition des terres ; il veilla à ce qu’un prêtre puisse desservir la communauté naissante.
Ainsi, d’un lieu dispersé, il fit une commune unie, d’un rocher sans nom, une vigie du littoral, d’une terre en friche, un foyer chrétien.

Ce qu’il édifia alors, pierre après pierre, geste après geste, allait durer cinq siècles.


Conclusion

L’histoire retient souvent les éclats des batailles ou les fastes des couronnes.
Mais elle oublie parfois que les terres se construisent dans des actes silencieux où un prince sage choisit un serviteur fidèle, où une famille noble reçoit une mission, où un rocher s’ouvre à une vocation nouvelle.

L’an 1250, en Provence, fut l’un de ces moments.
Au croisement de la Maison de Provence, de l’Église, et de la fidélité des Villeneuve, Cagnes entra dans l’histoire — non comme une conquête, mais comme un don, une œuvre d’ordre et de paix, un geste où la Providence semblait avoir mêlé ses lumières à la prudence des hommes.