Il est des mots qui, par leur apparente simplicité, dissimulent de profonds enjeux. Ainsi en est-il du terme de suffisance lorsqu’il est appliqué à la Sainte Écriture. Depuis les grandes controverses de la Réforme, ce mot s’est chargé d’un poids doctrinal considérable, devenant l’un des piliers de la confession protestante sous la formule désormais célèbre de Sola Scriptura. Pourtant, sous cette expression unifiée se cachent en réalité deux conceptions distinctes : la suffisance matérielle de l’Écriture et sa suffisance formelle. Leur distinction, trop souvent ignorée, éclaire pourtant de manière décisive la question du rapport entre la Bible, l’Église et l’histoire.
La suffisance matérielle de l’Écriture affirme que tout ce qui est nécessaire au salut est effectivement contenu dans la Bible. Les vérités révélées par Dieu pour la connaissance du Christ, pour la conversion, pour la foi et pour la vie chrétienne, y sont présentes, soit explicitement, soit implicitement. Rien de ce qui est requis pour être sauvé ne manque à l’Écriture. Cette affirmation est ancienne ; elle est partagée bien au-delà du protestantisme et s’enracine profondément dans la conscience chrétienne primitive. Dès les Pères de l’Église, la Bible est reconnue comme le trésor normatif de la foi apostolique, la source à laquelle toute prédication authentique doit se référer.
Mais reconnaître que l’Écriture contient tout, matériellement, n’implique pas encore qu’elle se suffise à elle-même dans son usage, sa compréhension et son autorité visible. C’est ici qu’intervient la notion plus tardive et plus radicale de suffisance formelle. Celle-ci affirme non seulement que la Bible contient toute la révélation salvifique, mais qu’elle est, par elle-même et sans médiation normative, l’unique règle de foi, parfaitement claire dans ses enseignements essentiels, et immédiatement accessible au croyant individuel comme juge ultime de la doctrine.
C’est cette seconde affirmation que le protestantisme classique a voulu défendre contre ce qu’il percevait comme les excès ou les dérives de l’autorité ecclésiastique. Dans un contexte marqué par des abus bien réels, l’appel à l’Écriture seule apparut comme un acte de retour aux sources, une protestation prophétique contre une tradition jugée envahissante. L’histoire explique cette réaction ; elle en éclaire les motivations spirituelles. Mais l’histoire, précisément, en révèle aussi les limites.
Car la Bible ne s’est jamais présentée, dans la réalité concrète de son émergence, comme une autorité formellement autosuffisante, tombée du ciel toute constituée, accompagnée de son mode d’emploi. Elle est née dans un peuple, dans une tradition vivante, au sein d’une communauté croyante. Les Écritures d’Israël furent reçues, conservées, proclamées et interprétées par le peuple juif bien avant d’être fixées dans un canon reconnu. De même, les écrits du Nouveau Testament furent rédigés pour des Églises déjà existantes, déjà liturgiques, déjà structurées, et ne furent reconnus comme Écriture inspirée qu’au terme d’un long discernement ecclésial.
Il est donc historiquement inexact de penser la Bible comme une autorité qui se serait imposée d’elle-même, indépendamment de toute instance de reconnaissance, de transmission et d’interprétation. La suffisance formelle, entendue comme autonomie absolue du texte sacré, ne correspond ni au mode de naissance de l’Écriture, ni à son usage dans les premiers siècles. Les Pères de l’Église ne lisaient pas la Bible comme un corpus isolé, mais comme l’expression écrite d’une foi reçue, confessée et célébrée. L’Écriture était pour eux normative, certes, mais au sein d’une règle de foi vivante.
À l’inverse, la suffisance matérielle s’accorde pleinement avec cette réalité historique. Elle permet de confesser avec force que l’Écriture est pleinement suffisante quant à son contenu salvifique, tout en reconnaissant que sa compréhension et sa transmission s’inscrivent dans une médiation humaine, ecclésiale et historique. Elle protège à la fois l’intégrité de la Révélation et l’humilité du lecteur, qui reçoit la Parole non comme un propriétaire souverain, mais comme un héritier.
Ainsi comprise, la Bible n’est pas amoindrie ; elle est replacée dans sa véritable grandeur. Elle n’est pas une lettre isolée, livrée aux interprétations concurrentes, mais une Parole vivante confiée à un peuple. Elle ne règne pas par l’abstraction, mais par l’incarnation. Elle ne supprime pas l’histoire ; elle la traverse.
Le paradoxe est alors manifeste : en voulant exalter l’autorité suprême de l’Écriture par la suffisance formelle, on l’a parfois détachée du sol même qui lui permettait de porter du fruit. En revanche, en reconnaissant la seule suffisance matérielle, on demeure fidèle à la fois à la confession de l’Église ancienne et à la réalité concrète par laquelle Dieu a choisi de parler aux hommes.
La Parole de Dieu est suffisante, pleinement suffisante. Mais elle est suffisante comme le Christ lui-même : non pas dans l’isolement, mais dans une histoire, dans un corps, dans une communion. Là où l’Écriture est reçue comme un don transmis, et non comme une possession privée, elle déploie toute sa puissance, non pour diviser, mais pour édifier, non pour abstraire, mais pour faire vivre.
