Il est une expérience singulière, et pourtant de plus en plus fréquente, que de constater que la connaissance vivante de l’Écriture — cette familiarité intime avec le texte sacré, ses articulations, ses tensions et ses silences — se rencontre aujourd’hui plus aisément chez des chrétiens évangéliques que chez nombre de catholiques, y compris parmi les plus instruits. Ce fait, que l’on pourrait croire paradoxal, devient plus troublant encore lorsqu’il est observé par ceux qui, comme moi, cheminent du protestantisme vers le catholicisme, non par lassitude de la Bible, mais précisément par amour pour elle.
Ayant grandi dans un milieu évangélique, j’ai reçu de cette tradition un héritage précieux : celui d’une fréquentation assidue de l’Écriture, d’un rapport direct au texte biblique, d’une familiarité avec ses livres, ses grandes lignes, ses arguments, ses enchaînements. Cette connaissance n’était pas un ornement intellectuel, mais la trame même de la foi vécue. Or, en entrant progressivement dans l’univers catholique, j’ai été frappé de constater que cette familiarité biblique, si commune dans le monde évangélique, y était plus rare — et cela même chez des catholiques d’une grande culture théologique, philosophique ou historique.
Ce constat n’est pas formulé dans un esprit de reproche, mais de regret. Car cette relative méconnaissance de la Bible a une conséquence immédiate et regrettable : elle laisse aux évangéliques un avantage certain dans le débat chrétien contemporain. Lorsqu’ils défendent leur conception du christianisme, ils le font presque toujours à partir d’une lecture biblique assurée, mobilisant les textes avec aisance, assurance et conviction. Le catholique, en revanche, se trouve souvent désarmé, non parce que sa tradition manquerait de fondements scripturaires, mais parce qu’il les connaît trop peu pour les faire valoir.
Et pourtant — c’est là le paradoxe majeur — si l’on considère le christianisme dans sa logique d’ensemble, dans son déploiement historique et théologique, c’est bien le catholicisme qui s’enracine le plus profondément dans la trame biblique. Non dans une lecture fragmentaire ou thématique, mais dans une vision organique de l’histoire du salut ; non dans une focalisation sur quelques textes clés, mais dans l’accueil de toute l’Écriture comme une histoire vivante, allant de l’Alliance ancienne à l’Église visible ; non dans une rupture avec les siècles, mais dans une continuité assumée entre la Bible et l’histoire.
Le catholicisme ne s’oppose pas à la Bible ; il la présuppose, il la prolonge, il la reçoit comme une semence appelée à croître dans le temps. Ses dogmes ne sont pas des ajouts arbitraires, mais des clarifications nées des crises ; sa structure ecclésiale n’est pas une invention tardive, mais l’aboutissement historique de germes bibliques ; sa liturgie elle-même est tissée d’Écriture, parfois au point que celui qui la célèbre sans connaître la Bible ignore la richesse qu’il prononce.
C’est ici que la lecture historique de la Bible devient décisive. Car l’Écriture, lue hors de l’histoire, peut sembler appeler un christianisme minimal, désincarné, réduit à l’instant de la conversion ou à la relation individuelle. Mais l’Écriture lue dans l’histoire — lue comme un commencement et non comme une clôture — ouvre naturellement à une Église visible, structurée, enseignante, appelée à garder fidèlement ce qu’elle a reçu. Cette lecture, à la fois biblique et historique, conduit moins spontanément au protestantisme qu’au catholicisme.
Il est donc profondément dommage que tant de catholiques ne possèdent pas cette clé. Non seulement parce qu’ils se trouvent affaiblis face aux critiques évangéliques, mais surtout parce qu’ils se privent eux-mêmes d’une intelligence plus profonde de leur propre foi. La Bible, lorsqu’elle est réellement connue, ne fragilise pas le catholicisme : elle en révèle au contraire la cohérence, la profondeur et la nécessité historique.
Si les catholiques étaient plus familiers de l’Écriture, et s’ils apprenaient à la lire en lien étroit avec l’histoire de l’Église, bien des malentendus tomberaient. Ils découvriraient que ce qu’ils vivent n’est pas un christianisme altéré, mais un christianisme développé ; non une trahison de la Bible, mais son incarnation patiente dans le temps. Alors, l’avantage rhétorique souvent laissé aux évangéliques s’évanouirait de lui-même, non par esprit de conquête, mais par la simple force de la vérité mise en lumière.
Quant à moi, il m’apparaît de plus en plus clairement que c’est précisément la Bible — cette Bible que j’ai apprise à aimer dans le protestantisme évangélique — qui me conduit aujourd’hui vers le catholicisme. Non malgré elle, mais grâce à elle. Loin d’être abandonnée, elle trouve dans l’Église catholique une demeure historique, doctrinale et sacramentelle qui lui donne toute son ampleur. Ainsi, ce qui m’avait été donné comme point de départ devient désormais le chemin qui m’ouvre à une plénitude plus vaste.
