Lorsque l’évangéliste Matthieu conclut le récit de l’enfance du Christ par ces mots énigmatiques : « afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen » (Mt 2,23), il place le lecteur devant une énigme sacrée. Car, à première vue, nul prophète ne formule ainsi cette parole. Aucune citation explicite, aucune formule consacrée ne vient répondre à l’attente de l’exégète pressé. Et pourtant, Matthieu affirme : les prophètes, au pluriel, ont parlé.
Ce paradoxe n’est pas une faiblesse du texte ; il en est la profondeur. Matthieu ne renvoie pas à une parole isolée, mais à un thème prophétique, à une veine souterraine de l’Écriture, connue de ceux qui savent lire l’histoire sainte à la lumière de ses symboles.
Le Netzer : le rejeton humble et vivant
Le mot clé est là, discret mais chargé de promesses : Netzer. En hébreu, il désigne le rejeton, la jeune pousse surgissant d’un tronc apparemment mort. Le prophète Ésaïe l’avait annoncé :
« Un rejeton sortira du tronc d’Isaï, une branche poussera de ses racines » (Is 11,1).
Après la chute de la royauté davidique, après l’exil et l’effondrement des espérances politiques d’Israël, la promesse messianique ne s’éteint pas ; elle se replie dans l’humilité. Le Messie ne viendra pas comme un cèdre majestueux visible de loin, mais comme une pousse fragile, presque invisible, dont la vie est cachée dans les profondeurs de la fidélité divine.
Être appelé Nazaréen, ce n’est donc pas seulement être originaire d’un village ; c’est être désigné comme le Rejeton, celui qui porte en lui la continuité vivante de la promesse davidique dans la discrétion et l’effacement.
Nazareth, mémoire silencieuse de la lignée de David
Nazareth, justement, n’est pas un lieu quelconque. Loin d’être une bourgade sans histoire, elle s’inscrit dans une géographie dynastique oubliée. La tradition juive ancienne conserve la mémoire de familles issues de la maison de David, non pas par la lignée royale de Salomon, mais par celle de Nathan, autre fils de David, plus discrète, plus intérieure, mais pleinement légitime.
C’est dans cette lignée que s’inscrit Marie, la mère de Jésus. Nazareth devient ainsi, à l’ombre de l’histoire officielle, un refuge de la promesse, un lieu où la royauté subsiste non par le trône, mais par le sang, non par le pouvoir, mais par la fidélité.
Ainsi, comme Bethléem fut le lieu de l’origine royale, Nazareth devient le lieu de la conservation humble de cette royauté. Bethléem dit l’onction ; Nazareth dit la patience. Bethléem proclame ; Nazareth garde en silence.
De Bethléem à Nazareth : continuité et renversement
Le Messie naît à Bethléem selon la prophétie de Michée ; il grandit à Nazareth selon la logique du Netzer. Ces deux lieux ne s’opposent pas : ils se répondent. L’un affirme la légitimité messianique, l’autre en révèle la forme. Car le Royaume que Dieu établit n’est pas celui de la domination visible, mais celui de la croissance cachée.
Nazareth devient alors le symbole même du Messie :
— rejeté, car « peut-il sortir de Nazareth quelque chose de bon ? »
— humble, car éloigné des centres de pouvoir
— fidèle, car enraciné dans la lignée promise.
Être Nazaréen, c’est porter la marque d’un Messie qui accepte d’être méconnu, d’être confondu avec la banalité, afin que la promesse divine s’accomplisse sans éclat humain, mais avec une puissance spirituelle intacte.
Accomplissement prophétique et pédagogie divine
Ainsi Matthieu ne force pas l’Écriture ; il en révèle la cohérence profonde. Les prophètes ont parlé du Rejeton, de la branche, de la pousse humble issue de David. En appelant Jésus Nazaréen, l’Évangile confesse qu’il est le Messie attendu, mais selon la pédagogie de Dieu : non par la grandeur apparente, mais par la fidélité cachée.
Nazareth devient alors un lieu théologique. Comme le tronc d’Isaï semblait mort, comme la maison de David semblait éteinte, ainsi Nazareth semblait insignifiante. Mais c’est précisément là que Dieu fait germer son salut.
Conclusion
Matthieu 2,23 n’est pas une difficulté à résoudre, mais une invitation à contempler. En Jésus le Nazaréen, le Rejeton d’Isaï est donné au monde. La promesse royale s’est faite chair, non dans le fracas des palais, mais dans la discrétion d’un village gardien de la mémoire davidique.
Nazareth et Bethléem, l’une dans l’ombre, l’autre dans la lumière, portent ensemble le mystère du Christ : roi légitime et serviteur humble, rejeton vivant d’une promesse que rien n’a pu faire mourir.
