La Tradition, mémoire vivante de l’Église

Il est des mots que l’on prononce aisément et dont la simplicité apparente cache une profondeur insondable. Tel est le mot Tradition. Beaucoup l’entendent comme l’ombre d’un passé révolu ; d’autres comme un vaste réservoir où l’on pourrait puiser selon sa fantaisie ; d’autres enfin comme une autorité qui s’imposerait sans contrôle à la conscience chrétienne. Mais lorsqu’on interroge l’Église catholique elle-même, humble héritière des apôtres, on découvre que la Tradition n’est ni un vestige mort, ni un amas de coutumes indistinctes : elle est mémoire vivante, flamme transmise, fidélité organique à Celui qui a parlé autrefois et parle encore.

Au commencement, il n’y eut point de livre. Avant que les premières lignes du Nouveau Testament fussent tracées, la foi chrétienne était déjà professée, célébrée, annoncée. La Parole de Dieu descendait de bouche en bouche, de cœur en cœur ; elle parcourait les chemins du monde par les voix des témoins choisis. Cette proclamation première, nourrie de la fréquentation directe du Christ, constitue la racine même de la Tradition. Elle n’est pas un supplément à l’Écriture, mais l’atmosphère dans laquelle l’Écriture est née, et sans laquelle elle demeure lettre close.

Or, si la Tradition est vivante, certains craindront qu’elle ne se prête à toutes les manipulations. On la soupçonnera d’être un nuage flottant, imprécis, où chacun projette sa propre imagination, un domaine sans frontières où le vrai et le faux se confondent. Mais cette crainte s’évanouit lorsqu’on contemple l’œuvre patiente du Seigneur dans son Église. Car il n’a pas laissé l’héritage des apôtres à la merci des opinions humaines ; il l’a entouré de garanties visibles, d’une continuité discernable, d’une lumière qui éclaire les siècles.

La Tradition n’est pas un fleuve errant sans lit ; elle ressemble plutôt à ces grands cours d’eau dont les bords, creusés au fil du temps, tracent un chemin sûr. Cette délimitation n’est point l’œuvre des hommes seulement : elle procède du témoignage unanime de l’Église primitive, de la proclamation constante des conciles, de la prière des fidèles, de la sagesse des Pères, et, par-dessus tout, du ministère confié à Pierre et à ses successeurs. Ainsi, ce qui a été cru partout, toujours et par tous, selon la règle ancienne, marque la frontière lumineuse de la Tradition apostolique.

Il y a des développements, certes ; car l’intelligence de la foi mûrit comme l’arbre grandit, et les tempêtes qui l’assaillent révèlent parfois une force jusque-là cachée. Mais jamais la sève n’est autre que celle de la racine. Ce qui s’éloignerait de cette source, ce qui contredirait l’enseignement des apôtres, ce que l’universalité de l’Église ne saurait reconnaître, cela ne peut être tenu pour Tradition. Ainsi le croyant avance dans une sécurité paisible : la Tradition n’est pas un labyrinthe obscur, mais un héritage structuré, où chaque pierre porte la trace des siècles et chaque vérité reflète la lumière du commencement.

Dans ce cadre harmonieux, le rôle du magistère apparaît avec une clarté remarquable. L’Église n’invente pas ; elle discerne. Elle ne dépose pas de doctrines nouvelles comme on ajouterait des pages à un livre ; elle protège le dépôt reçu, elle le formule face aux erreurs, elle en explicite ce que les circonstances rendaient nécessaire de manifester. Par sa voix, la Tradition ne se transforme pas en propriété privée des docteurs, mais demeure ce qu’elle a toujours été : la foi de l’Église tout entière, confiée à ses pasteurs et reconnue par ses enfants.

Ainsi la Tradition n’est pas une matière informe, ouverte à toutes les dérives. Elle est une réalité délimitée, identifiable, enracinée dans l’âge apostolique, confirmée par la prière et la liturgie, éclairée par le consensus des saints, authentifiée par le magistère. Ce n’est pas un flou artistique, mais une institution divine, soumise à l’histoire sans en être prisonnière, vivante sans être changeante, ferme sans être rigide.

Et lorsque l’on contemple cette longue chaîne de transmission, où chaque génération saisit la torche pour la remettre à la suivante, on comprend que la Tradition n’est rien d’autre que le Christ vivant dans son Église. Il est le même hier, aujourd’hui et pour les siècles ; et l’Église, par la Tradition, ne cesse de proclamer son Nom, afin que la lumière qui brilla au matin de la Résurrection continue d’éclairer les chemins du monde.