La question de la bonne manière d’approcher la Bible

Il est des temps où l’on croit servir Dieu en multipliant les actes extérieurs, et d’autres où l’on découvre que le Seigneur cherche moins la répétition des gestes que l’ouverture intérieure. Ainsi en va-t-il de la lecture de l’Écriture. Dans bien des milieux évangéliques, l’exhortation revient comme un refrain : « Lis ta Bible chaque jour ». On propose des plans de lecture, on règle la Parole de Dieu comme un instrument que l’on doit faire sonner quotidiennement pour ne pas en perdre l’habitude. Et sans doute cette discipline a-t-elle conduit des âmes sincères à une communion plus profonde avec Dieu. Mais la question demeure : est-ce la bonne manière pour tous ?

L’histoire spirituelle de l’Église rappelle que les sentiers par lesquels Dieu conduit ses enfants sont d’une admirable diversité. Certains avancent avec la régularité d’un pèlerin qui connaît les étapes de son long voyage ; d’autres marchent d’élan en élan, suivant des appels intérieurs plus libres, comme Abraham quittant Ur sans savoir où Dieu le mènerait. Le Seigneur, qui connaît le secret de chaque cœur, ne demande pas à tous la même cadence.


I. La diversité des chemins par lesquels Dieu conduit vers l’Écriture

Depuis les temps apostoliques, l’Église a connu des croyants dont la fréquentation de l’Écriture prenait des formes variées. Les uns méditaient longuement un même passage, comme si chaque verset était une source où l’âme revient remplir son urne jour après jour. D’autres parcouraient les grandes lignes de l’histoire du salut, cherchant à embrasser l’ensemble du dessein de Dieu. D’autres encore recevaient la Parole à travers la proclamation liturgique ou la prédication, et c’est dans ce cadre communautaire qu’elle prenait vie pour eux.

Il faut reconnaître avec franchise que l’Écriture ne commande nulle part une lecture quotidienne selon un plan uniforme. Elle exhorte à écouter, à garder, à méditer, à ruminer, à faire fructifier ; mais elle ne prescrit ni la fréquence exacte, ni le mode particulier. La Parole n’est pas une loi mécanique : elle est un pain vivant, qui se donne selon la faim de chacun.

Certains chrétiens entrent dans l’Écriture par la contemplation d’un évangile qu’ils approfondissent année après année. D’autres sont touchés par les psaumes, qui deviennent leur école permanente de prière. D’autres encore avancent par thèmes : le Royaume, la foi, la miséricorde, la création, l’histoire du salut. Toutes ces voies sont légitimes, pourvu qu’elles conduisent au Christ.


II. Les limites d’une lecture extensive, linéaire et obligée

Une lecture linéaire de la Bible, menée comme un devoir religieux, peut certes fournir une connaissance d’ensemble. Mais si elle devient une contrainte extérieure, elle risque d’étouffer l’élan intérieur sans lequel la Parole demeure lettre morte. Il n’est pas rare de rencontrer des croyants qui ont franchi les pages de l’Écriture comme on franchit les étapes d’un parcours imposé : l’œil glisse sur les lignes, mais le cœur n’est plus attentif. L’exercice alors ne nourrit plus ; il pèse.

L’Écriture n’est pas un livre que l’on consomme, mais une voix qui attend d’être écoutée. Elle ne s’offre pas seulement à une lecture linéaire : elle se prête à la méditation, à l’étude, au questionnement, à la prière. L’histoire de l’Église montre que nombre de ses figures les plus pénétrantes n’ont pas lu la Bible sous forme de « plan », mais selon les appels successifs de l’Esprit. C’est souvent en s’arrêtant longuement sur une phrase, en laissant un verset travailler l’âme des jours ou des semaines, que naît la véritable intelligence spirituelle.

Ainsi, une lecture régulière peut être un moyen ; elle ne saurait être un absolu. L’imposer comme norme unique, c’est méconnaître la variété des dispositions que Dieu a lui-même créées dans son peuple. Le Seigneur ne veut pas que l’on fasse de la Bible un effort obligatoire ; il veut que l’on y trouve une voix qui appelle.


III. La connaissance vivante de la Parole : une œuvre de l’Esprit

L’essentiel n’est pas la fréquence, mais la fécondité. On peut lire abondamment et ne retenir que des mots ; on peut lire parcimonieusement et recevoir un trésor. Le Seigneur a souvent fait plus par un verset embrasé dans le cœur que par des chapitres entiers parcourus sans attention. Ce n’est pas la quantité de lecture qui transforme, mais la grâce qui accompagne cette lecture.

C’est l’Esprit Saint qui ouvre l’Écriture. Quand il se saisit d’un passage, il en fait une lumière qui éclaire toute une vie. Il peut illuminer la Parole au détour d’une homélie, dans une prière silencieuse, au cœur d’une épreuve ou d’un acte de charité. Ainsi, la connaissance de la Bible n’est pas seulement « lecture » : elle est écoute, souvenir, rumination, interprétation, fidélité. Elle est, en vérité, la manière dont Dieu éduque son peuple à travers le temps.

Il n’y a donc pas à s’affliger si la lecture quotidienne n’est plus votre mode naturel. Ce qui importe, c’est de rester accueilli à la Parole comme on se tient devant une lumière qui éclaire, un pain qui nourrit, une voix qui appelle. Celui qui, même de façon irrégulière, lit avec un cœur ouvert, avance plus sûrement que celui qui lit tous les jours sans que son âme s’enflamme.


Conclusion : la liberté des enfants de Dieu

La Bible n’a pas été donnée pour devenir une mécanique, mais pour être une rencontre. Dieu ouvre de multiples chemins vers sa Parole ; et celui qu’il trace pour chaque âme est souvent plus humble, plus discret, mais aussi plus ajusté que les prescriptions uniformes que l’on voudrait imposer. L’essentiel est que l’Écriture devienne une habitation, une lumière intérieure, un compagnon de route. Certains y entrent chaque matin, d’autres y reviennent lorsque la soif les presse ; mais celui qui, même d’un pas irrégulier, marche sous la conduite de Dieu, ne marche pas en vain.