Il est des moments où l’on s’étonne de voir la main qui prétend corriger se troubler elle-même en écrivant, et la voix qui veut avertir les fidèles commencer par s’égarer dans ce qu’elle croit éclairer. Ainsi en est-il de l’introduction d’un récent guide pratique contre les faux enseignements, où les auteurs, désireux de prémunir l’Église contre les erreurs de ce temps, tombent eux-mêmes dans un usage abusif de l’Écriture sainte.
L’intention est droite, l’ardeur sincère : défendre la vérité révélée de Dieu, signaler les vents de doctrines contraires, rappeler les fondements de la foi. Mais sitôt qu’ils veulent affirmer que « Dieu nous a donné dans les soixante-six livres de la Bible tout ce qui contribue à la vie et à la piété », ils invoquent, en appui de cette thèse, le témoignage de l’apôtre Pierre — et l’invoquent à contre-sens.
Car le verset cité (2 Pierre 1.3), loin de renvoyer le chrétien à un corpus d’écrits, renvoie à la puissance vivante du Christ par laquelle tout nous a été donné. Et voilà que, dans un ouvrage destiné à mettre en garde contre les faux enseignements, apparaît dès la première page une confusion qui n’est pas légère : celle de substituer au Seigneur lui-même l’ensemble des livres qui parlent de Lui, et d’attribuer à la lettre ce que l’Écriture attribue à la personne, à la présence et à l’action de Jésus-Christ dans son Église.
Ils affirment donc que « tout ce qui contribue à la vie et à la piété » se trouve enfermé dans un canon de soixante-six livres, comme si l’apôtre Pierre eût voulu, dans sa lettre, établir la suffisance d’un corpus écrit plutôt que la plénitude d’un Sauveur vivant. Mais lorsque nous ouvrons les Écritures avec l’humilité des premiers témoins, nous voyons que cette parole inspirée renvoie non à un livre, mais à une personne ; non à un canon, mais à une communion ; non à des pages mortes, mais à la divine puissance du Christ, opérante dans son Église.
L’apôtre dit : « Sa divine puissance — la puissance du Seigneur — nous a donné tout ce qui contribue à la vie et à la piété ». Il ne parle ni de manuscrits ni de rouleaux ; il ne convoque ni un catalogue de livres ni une collection fixée une fois pour toutes. Son regard se porte vers Celui qui appelle, vers Celui qui illumine, vers Celui dont la gloire a resplendi sur la sainte montagne. Et toute la force de sa parole consiste précisément en ceci : c’est par la connaissance du Christ, et par elle seule, que la vie chrétienne reçoit sa source et son accomplissement.
Ainsi, le verset que l’on invoque pour exalter l’Écriture seule proclame, au contraire, la primauté du Christ. Et, comme si la Providence voulait nous avertir, le même chapitre rappelle avec puissance le témoignage apostolique : « Nous avons été témoins oculaires de sa majesté » ; « Nous avons entendu cette voix venue du ciel ». Le texte inspiré ramène le lecteur non vers la lettre isolée, mais vers l’événement fondateur, vers la Révélation incarnée, vers l’Église apostolique qui a vu, entendu, touché le Verbe de vie.
Dès lors, substituer à ce mouvement vivant une affirmation mécanique — « tout est dans les 66 livres » —, c’est réduire l’Écriture à ce qu’elle n’a jamais prétendu être : une Révélation autosuffisante, détachée du Christ, détachée de l’Esprit, détachée de l’Église. C’est faire descendre sur le texte une couronne qui appartient au Seigneur de la gloire ; c’est confondre la lampe avec la lumière qui la fait briller ; c’est ôter l’Écriture de la main apostolique qui la porte et la défendre comme si elle était livrée à elle-même.
Et le plus étonnant encore, c’est qu’au moment même où ils invoquent ce verset à contre-sens, les auteurs proclament la Trinité comme vérité fondamentale — vérité éclatante, vérité centrale, vérité enracinée dans l’Écriture, certes, mais vérité qui ne triompha jamais par la seule lecture individuelle des textes. Car il fallut l’Église entière, rassemblée en concile, éclairée par l’Esprit du Christ, guidée par les Pères, pour affirmer contre Arius que le Fils est « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ».
La lettre seule n’aurait jamais résisté à la puissance trompeuse de l’erreur. L’Église seule, unie, enseignante, a déployé sur la foi son bouclier invincible. Et l’histoire, témoin impartial, se penche sur le XVIᵉ siècle pour nous montrer — avec une ironie sévère — que c’est précisément au moment où l’on proclamait l’Écriture seule que s’élevèrent les mouvements antitrinitaires, enfants naturels d’une lecture privée séparée de l’Église.
Ainsi, l’usage abusif de 2 Pierre 1.3 n’est pas une simple maladresse d’exégèse : il est le symptôme profond d’un principe qui, ayant prétendu libérer la Parole, l’a involontairement dépouillée de son contexte vivant. Car la Parole n’est pas venue au monde comme un livre tombé du ciel : elle est venue dans une communauté, portée par des apôtres, reconnue par des pasteurs, interprétée par des conciles, vécue dans une Tradition ininterrompue.
Séparer l’Écriture de cette matrice, c’est la laisser sans son berceau ; vouloir défendre la vérité en s’appuyant sur un verset détourné, c’est vouloir faire jaillir la source sans la montagne ; proclamer la Trinité sans reconnaître l’Église qui l’a défendue, c’est une contradiction trop grande pour ne pas être relevée.
Et c’est ici que se dévoile le paradoxe profond du monde réformé : il veut défendre la foi par les armes mêmes qui ont permis à l’erreur de naître. Il élève des guides privés faute d’un magistère ; il multiplie les avertissements parce qu’il a rejeté la voix autorisée qui enseignait jadis ; il invoque la Bible seule, mais il lui demande ce que l’Écriture n’accomplit nulle part sans l’Église : maintenir l’unité de la vérité.
