Les lois de Dieu dans l’homme : continuités nécessaires entre Israël et l’Église

Il est des vérités dont la simplicité même les rend difficiles à discerner. Elles traversent les siècles sans bruit, comme ces ruisseaux qui nourrissent la terre en silence. Parmi elles, l’une domine toute l’histoire du salut : le Seigneur, qui a créé l’homme, ne l’a jamais traité autrement qu’en tenant compte de sa nature profonde. Là où les systèmes humains imaginent des religions abstraites, spirituelles sans corps, célestes sans terre, Dieu, Lui, a choisi de parler au cœur même de l’homme ‒ cœur de chair, cœur de parole, cœur façonné par des limites et par des nécessités. Ainsi l’Ancienne Alliance fut construite selon la vérité de l’homme ; ainsi la Nouvelle Alliance, loin d’abolir cette logique, la porte à son accomplissement.

I. Dieu prend l’homme au sérieux

Lorsque le Dieu d’Abraham appelle son peuple, ce n’est pas dans la nudité d’une relation purement spirituelle, étrangère à nos réalités ; Il noue son Alliance dans l’épaisseur de l’histoire, dans la lente pédagogie des jours, dans la structure même de l’âme humaine. Car Dieu n’a pas façonné des anges, mais des hommes.
Et les hommes n’accèdent à la vérité que par le long apprentissage du cœur.

Israël n’est pas seulement choisi : il est éduqué.
Éduqué par des paroles, par des gestes, par des fêtes, par des récits.
Éduqué dans une tradition vivante, où la mémoire se transmet de père en fils, et où la Loi devient non une abstraction lointaine, mais un chemin qui épouse la nature humaine, avec ses lenteurs, ses misères, mais aussi ses étonnantes capacités de relation, de parole et d’amour.

Dans cette pédagogie divine, tout parle à l’homme selon ce qu’il est.
Les sacrifices parlent à son sens du don.
Les fêtes parlent à sa mémoire.
Le Temple parle à son besoin d’un lieu.
La prêtrise parle à son besoin de médiation.
La Loi parle à son intelligence, à sa conscience, à son désir d’une vie juste.

Dieu engendre ainsi un peuple jusque dans la structure de ses gestes, jusque dans les plis de sa mémoire, jusque dans les élans de son cœur.

II. L’Incarnation confirme, elle n’abolit pas

Or, lorsque vint la plénitude des temps et que le Verbe prit chair, Il n’effaça rien de cette pédagogie. Il ne supprima pas la chair, Il la prit.
Il ne supprima pas la parole humaine, Il la prononça.
Il ne supprima pas le peuple, Il le dilata au monde entier.
Il ne supprima pas la structure, Il la transfigura.

Ainsi, loin de rompre avec Israël, le Christ accomplit Israël.
Il porte à leur sommet les gestes de l’Ancienne Alliance, Il les remplit de la présence divine ; Il fait de la mémoire un sacrement, de la bénédiction un mystère, du repas une offrande parfaite.

Et l’Église naît sous ce signe : elle ne naît pas en dehors de l’homme, mais dans les lignes mêmes où Dieu avait inscrit son Alliance ancienne.

III. Les ministères chrétiens : continuités du cœur humain

C’est pourquoi, dans la primitive Église, rien n’a été improvisé.
Ce n’est pas un esprit inventif, cherchant des structures nouvelles pour survivre, qui a déterminé l’ordre ecclésial ; c’est la loi même de la nature humaine, déjà assumée par Dieu dans Israël, et portée à sa perfection par le Messie.

Ainsi s’éclairent les continuités nécessaires :

  • Comme Israël avait ses lévites, serviteurs du culte et de la Parole, l’Église a ses diacres, compagnons spirituels de ce service.
  • Comme Israël avait ses prêtres, consacrés au sacrifice, l’Église possède ses presbytres, héritiers du ministère sacerdotal, accomplis dans l’offrande eucharistique.
  • Comme Israël avait un grand-prêtre, garant de l’unité, l’Église a ses évêques, signe visible de la communion apostolique.

Ces structures ne sont pas des vestiges : elles sont le sceau même de ce réalisme divin qui accepte l’homme tel qu’il est pour l’élever vers ce qu’il doit devenir.
Le Christ ne fonde pas un peuple éthéré ; Il fonde une Église qui respire selon la chair pour vivre de l’Esprit.

IV. Ruptures modernes : quand l’homme veut un Dieu sans anthropologie

C’est ici que se manifeste un des grands drames de l’histoire chrétienne.
Lorsque certains, au temps de la Réforme, voulurent purifier le christianisme de ce qu’ils jugeaient être des lourdeurs sacerdotales, ils croyaient rendre à l’Évangile sa simplicité première. Mais ils oublièrent que la simplicité de Dieu n’est pas celle des hommes.

Ils voulaient une Église sans médiations, sans hiérarchie, sans continuité, sans structure héritée.
Mais Dieu n’a jamais agi ainsi.

Là où certains imaginent une communauté purement spirituelle, le Christ, Lui, bâtit une Église incarnée.
Là où l’on veut supprimer le ministère, la Tradition et la succession, Dieu avait établi, dans Israël déjà, que l’homme a besoin de signes, de gestes, de voix, d’une mémoire portée et transmise.

Le refus de ces continuités ne crée pas une Église plus spirituelle : il crée une Église amputée, qui ne correspond plus à l’homme réel.

V. Israël et l’Église : une seule pédagogie de Dieu envers l’homme

Ainsi, lorsque nous regardons ensemble l’Ancienne et la Nouvelle Alliance, un fil d’or relie toutes choses : Dieu demeure fidèle à Sa manière d’aimer l’homme.

Il enseigne par symboles et par gestes,
Il sanctifie par des ministères,
Il rassemble en un peuple visible,
Il transmue la mémoire en liturgie,
Il inscrit la grâce dans des signes qui traversent les siècles.

L’homme est un être de relation : Dieu lui donne une Église.
L’homme est un être de parole : Dieu lui donne la Tradition.
L’homme est un être de chair : Dieu lui donne les sacrements.
L’homme est un être d’histoire : Dieu lui donne une succession.
L’homme est un être communautaire : Dieu lui donne un peuple.
L’homme est un être limité : Dieu lui donne des médiateurs.

Et ainsi, la continuité entre Israël et l’Église n’est pas un détail : elle est la fidélité de Dieu à l’homme, la fidélité de Dieu à Sa propre pédagogie, la fidélité de Dieu à l’Incarnation.