Il est des instants où un événement simple — un livre reçu, une brochure offerte, un enseignement répété — ouvre dans l’âme du chrétien le voile d’une grande vérité spirituelle. Ce n’est pas tant le livre lui-même qui parle, que ce qu’il révèle du cœur d’une Église et de ses manques les plus profonds. C’est ainsi que je considère l’ouvrage récemment acquis par une Église réformée en cent exemplaires : un Guide pratique sur les faux enseignements, entrepris pour prémunir les fidèles contre les doctrines erronées qui se multiplient au sein du christianisme.
Qu’un tel ouvrage existe, qu’il soit jugé nécessaire, qu’il soit diffusé avec zèle, voilà déjà un enseignement. Et le chrétien attentif, en lisant les premières lignes, discerne aussitôt une carence invisible que nul discours ne saurait dissimuler : l’absence d’un magistère vivant, l’absence d’une voix autorisée, l’absence d’une Église enseignante. Car lorsque le troupeau manque du pasteur visible que le Christ a promis à son Église, il se fabrique des livres pour tenir lieu de bâton et de houlette ; il multiplie des manuels pour remplacer un ministère ; il élève des « guides » là où autrefois se dressaient les conciles.
Ainsi ce livre, si bien intentionné, entreprend de définir les doctrines essentielles de la foi chrétienne, de tracer les frontières du vrai et du faux, de reconnaître les erreurs qui se répandent comme un vent d’automne au milieu de l’Église. L’entreprise est noble. Mais l’esprit qui la porte dévoile, à qui sait lire, la blessure secrète du monde réformé : il déplore les effets dont il chérit les causes, selon la parole pénétrante de Bossuet.
Car si les auteurs se lamentent de la diversité étonnante des croyances chrétiennes, s’ils veulent protéger les âmes contre les erreurs qui surgissent de toutes parts, c’est précisément parce que leur principe fondateur — la sola Scriptura, compris comme autonomie de l’Écriture séparée de l’Église — a rendu ces désordres inévitables. Ils griment la fracture en parlant d’« opinions divergentes », ils nomment « erreurs » ce qui n’est que la conséquence naturelle d’un principe proclamé au XVIᵉ siècle. Car lorsque l’Écriture est laissée seule, sans la Tradition qui la porte et sans l’Église qui l’interprète, alors mille voix s’élèvent, chacune prétendant être la sienne, et la confusion devient la sœur du zèle.
L’extrait du livre fait presque frémir par ce qu’il omet plus que par ce qu’il affirme. On y parle de la révélation divine, mais non de l’Église qui en est gardienne. On y parle de l’Écriture, mais non de la matrice vivante qui l’a recueillie, discernée, canonisée et transmise. On proclame que les soixante-six livres de la Bible constituent la révélation finale de Dieu, mais on tait l’instance qui, sous la conduite de l’Esprit, a reconnu ces livres comme inspirés et rejeté d’autres. L’Église disparaît du discours, comme si elle n’avait jamais existé ; et l’Écriture se voit présentée comme une lettre tombée directement du ciel, que chacun serait à même de lire sans guide ni garant.
Pourtant, au milieu de cette abstraction propre à la logique protestante, une réalité ecclésiale surgit malgré elle : les auteurs affirment, sans hésiter, la Trinité. Ils la déclarent avec une assurance admirable, comme si ce dogme, le plus haut et le plus mystérieux de la foi chrétienne, allait de soi pour quiconque ouvre la Bible. Mais n’est-ce pas là le signe le plus éclatant de la contradiction interne du sola Scriptura ?
Car jamais, au grand jamais, la Trinité n’aurait triomphé dans le monde chrétien si l’on avait laissé chaque croyant s’en remettre à sa seule lecture personnelle. Jamais le simple texte, livré à des consciences isolées, n’aurait déjoué l’immense puissance des hérésies anciennes : l’arianisme, le sabellianisme, le subordinationnisme. Ce n’est point la lecture privée, mais la lutte de l’Église — l’Église entière, assemblée dans les conciles, guidée par l’Esprit du Christ — qui a défendu, défini et imposé le dogme trinitaire. Les pages des Pères, les décisions de Nicée et de Constantinople, les anathèmes répétés pendant des siècles : voilà ce qui a fait prévaloir la lumière contre les ténèbres, et non quelque lecture individuelle du texte sacré.
Et quel signe plus saisissant de la faiblesse du sola Scriptura que cet étrange phénomène de l’histoire : au moment même où les réformateurs exaltaient l’Écriture seule, surgissaient aussitôt les courants antitrinitaires ? Les Sociniens n’ont pas attendu un siècle pour brandir la Bible contre la divinité du Verbe. Les unitariens, surgis de la Réforme comme une plante amère de sa racine, ont revendiqué la même autorité scripturaire que Luther, et de leur bouche sortait pourtant un évangile sans Fils éternel, un salut sans sacrifice divin, une foi sans mystère. Ô ironie de l’histoire ! Ce que quinze siècles d’Église avaient maintenu avec une force indomptable, la sola Scriptura l’a mis en péril en une seule génération.
Et les auteurs poursuivent plus loin en affirmant — avec justesse et ferveur — que « Jésus est véritablement Dieu et véritablement homme, en une seule personne, et pour toujours ». On ne saurait trop louer la confession de ce mystère, centre de la foi chrétienne, pierre angulaire de toute espérance. C’est là une vérité sainte, solidement enracinée dans l’Écriture, proclamée par les évangélistes, enseignée par les apôtres, embrasée par l’Esprit.
Mais là encore ils affirment ce dogme comme une évidence que chacun pourrait tirer de la Bible seule, comme si les siècles n’avaient pas été déchirés par les combats christologiques, comme si l’Église n’avait pas dû lutter d’une lutte héroïque pour préserver ce mystère de l’Incarnation contre les inventions de l’erreur.
Car si la divinité du Verbe et la véritable humanité du Christ reposent en effet sur les Écritures, ce n’est point la lecture privée, ni même la simple lettre, qui fit triompher la vérité. Il fallut le discernement inlassable de l’Église, la vigilance des Pères, les conciles d’Éphèse et de Chalcédoine, les anathèmes, les larmes, les exils, les souffrances, pour défendre ce trésor. Il fallut la voix d’Athanase contre le monde, le courage de Cyrille contre Nestorius, la sagesse de Léon le Grand proclamant son Tome qui fit se lever les acclamations : « C’est Pierre qui a parlé par Léon ! »
Jamais la simple lecture individuelle n’aurait résisté aux séductions subtiles des hérésies anciennes : docètes niant l’humanité, ariens abaissant la divinité, nestoriens divisant les personnes, eutychiens les confondant. C’est l’Église, corps vivant du Christ, qui porta ce mystère, et qui, éclairée par l’Esprit, proclama l’union hypostatique en des termes que l’Écriture n’énonce pas textuellement mais qu’elle contient de manière sacrée et profonde.
Ainsi, lorsque les auteurs du guide pratique contre les faux enseignements présentent l’union des deux natures en Christ comme un fait scripturaire évident, ils récoltent un fruit dont ils sont redevables à une vigne qu’ils refusent obstinément de reconnaître : le magistère officiel de l’Église. Ils affirment une doctrine que l’Écriture enseigne certes, mais que l’Église a définie, précisée, sauvegardée, et transmise à travers les siècles. Ils proclament la vérité, mais ils passent sous silence la main qui l’a portée, la bouche qui l’a confessée, et la vigilance qui l’a défendue.
Et l’histoire, encore une fois, parle avec une ironie sévère. Car au siècle même où l’on proclamait que l’Écriture seule suffit à tout, les hérésies christologiques, que quinze siècles d’unité avaient tenues en respect, revinrent avec une vigueur étonnante. Les sociniens, déjà ennemis de la Trinité, s’attaquèrent à la divinité du Christ. Les unitariens nièrent l’incarnation véritable. Les rationalistes rejetèrent les natures du Christ comme un archaïsme métaphysique. Les courants dits « libéraux » réduisirent le Fils éternel à un simple maître de sagesse. Et tous, sans exception, invoquaient la Bible — mais une Bible privée, soustraite au Corps vivant qui en garantit le sens.
Ainsi, ce que l’Église avait édifié, la sola scriptura le vit ébranlé ; ce que l’Église avait défendu pendant des siècles, la lecture isolée le vit contesté en quelques décennies. Et pourtant, dans cet ouvrage réformé, l’on proclame l’union du Dieu-homme comme une évidence tirée de la lettre seule, sans mention de l’Église qui la définit, ni du magistère qui l’enseigna, ni des conciles qui la scellèrent pour l’éternité.
Voilà encore un signe éclatant de la carence profonde du monde réformé : il vit des trésors que l’Église lui a transmis, tout en rejetant l’autorité de la main qui les transmet. Il s’appuie sur les dogmes définis par les conciles, mais récuse les conciles. Il se nourrit de la foi de Nicée et de Chalcédoine, mais nie la structure qui rendit Nicée et Chalcédoine possibles. Il se réclame de la vérité, mais refuse la mère qui la garde.
Et c’est pourquoi, à chaque page de ce guide contre les faux enseignements, l’on voit surgir — souvent malgré les auteurs — la preuve que l’Écriture seule ne suffit point ; la preuve que les grandes vérités de la foi ont été conservées, non par des lecteurs isolés, mais par une Église unanime ; la preuve que les doctrines fondamentales dont ils se réclament sont l’héritage non de la lettre seule, mais de la lettre vivifiée par l’Esprit dans l’Église vivante.
Ainsi ce guide, entrepris pour défendre la vérité, persiste dans la logique même qui a rendu nécessaire une telle défense. Il veut préserver les fidèles des faux enseignements, mais il ne nomme pas la cause profonde qui engendre ces faux enseignements : la séparation entre l’Écriture et l’Église, la volonté de faire du texte révélé un juge silencieux livré à l’arbitrage des consciences individuelles. Il célèbre la foi apostolique, mais ignore l’institution apostolique par laquelle cette foi a survécu. Il exalte le canon de l’Écriture, mais néglige de dire comment ce canon fut discerné. Il proclame la Trinité, mais ne reconnaît pas la main de l’Église qui l’a formulée.
Voici la vérité cachée, révélée dans l’ombre de ces pages : le monde réformé, même conservateur, même fidèle aux grandes confessions, demeure orphelin d’un magistère. Et, comme tout orphelin, il cherche dans des livres la voix qui devrait lui venir d’une mère. Il veut une règle, mais rejette l’autorité vivante qui la donne ; il veut une unité, mais refuse le lien qui la maintient ; il veut la vérité, mais la sépare de l’organisme vivant qui en est la gardienne.
Qu’irait-on donc chercher dans ce livre ? Il peut instruire, il peut avertir, il peut éclairer certains esprits — comme l’enseignaient autrefois tant de traités contre les hérésies. Mais il demeure ce que son existence même proclame : le signe d’une blessure que seule l’unité de l’Église peut guérir. Tant que l’Écriture sera séparée de sa mère, les chrétiens chercheront dans mille ouvrages ce que jadis l’Église enseignait d’une seule voix : la vérité qui sauve.
