Il y a, dans l’histoire de l’Église, deux grandes fractures visibles : celle qui a séparé l’Orient de l’Occident au XIᵉ siècle, et celle qui a séparé l’Occident de lui-même au XVIᵉ. Toutes deux furent douloureuses, toutes deux portèrent la marque des faiblesses humaines, toutes deux furent permises par Dieu pour que son peuple demeure humble. Et toutes deux, paradoxalement, ont servi au dessein divin.
I. La Réforme : non une révolte contre Dieu, mais une réaction contre les abus
La Réforme ne naît pas dans une volonté de détruire l’Église, ni dans un esprit de division pure. Elle surgit d’une souffrance réelle, d’une indignation spirituelle contre des pratiques qui avaient obscurci la lumière de l’Évangile.
L’Église d’Occident, au tournant du XVIᵉ siècle, était blessée par :
- des abus financiers,
- une discipline relâchée,
- un clergé parfois ignorant,
- des superstitions autour des indulgences,
- un affaiblissement de la catéchèse,
- un éloignement de certains pasteurs par rapport au peuple.
Ce n’est pas Luther qui inventa ces maux : il les rencontra.
Ce n’est pas la Réforme qui créa la crise : elle l’a révélée.
Le sol était sec depuis longtemps ; la moindre étincelle devait l’embraser.
De même que le schisme d’Orient fut en partie une réponse à la dureté de l’Occident médiéval, la Réforme fut une réaction à la négligence et à l’injustice de certains dans l’Église.
Elle ne fut pas un rejet du Christ : elle fut une douleur devant les infidélités de ceux qui portent son nom.
II. Les Réformateurs ont mis en lumière des vérités que l’Église avait besoin d’entendre
Même si le mouvement a fini par se détacher de Rome, même s’il a brisé l’unité visible, il serait injuste de nier que les Réformateurs ont mis le doigt sur des réalités fondamentales que l’Église avait trop laissées dans l’ombre.
Ils ont rappelé :
- La nécessité d’une conversion personnelle
— car la foi ne se résume pas aux rites, mais à un cœur donné à Dieu. - La centralité de l’Écriture
— non pour abolir la Tradition, mais pour rappeler que la Parole de Dieu demeure la norme vivante. - La gratuité de la grâce
— que nul ne peut acheter le pardon, et que tout vient du Christ. - L’importance de la prédication
— car la foi naît de l’écoute, et l’ignorance est la mort de la piété. - Le danger des pratiques dévoyées
— que la piété peut dégénérer si elle n’est pas constamment ramenée à la vérité.
Ces appels furent certes excessifs lorsqu’ils devinrent rupture, mais ils furent justes dans leur essence.
Et l’Église catholique les a entendus.
III. Le Concile de Trente : l’Église se purifie, non en reniant la Tradition, mais en la retrouvant
Loin de rejeter en bloc tout ce que la Réforme dénonçait, l’Église a répondu avec gravité.
Le Concile de Trente (1545–1563) fut, à bien des égards, l’un des plus importants de son histoire. Il :
- réforma la formation du clergé,
- clarifia la doctrine,
- régula les pratiques,
- restaura la vie sacerdotale,
- renforça la prédication,
- purifia la piété populaire,
- redonna sa dignité à la liturgie,
- rappela l’exigence morale.
Ce Concile fut à la fois un rempart et une purification.
Il ne céda pas sur les doctrines reçues des apôtres,
mais il répara ce que les hommes avaient laissé se corrompre.
La Réforme fut une tragédie ;
Trente fut son remède.
IV. Le parallèle avec le schisme d’Orient : une même leçon d’humilité
L’histoire d’Israël montre que Dieu permet parfois que son peuple se divise pour lui rappeler que l’unité vient d’en haut, non d’en bas.
Ainsi, le schisme d’Orient ne détruisit pas la foi de l’Orient, mais révéla les excès de l’Occident.
De même, la Réforme ne détruisit pas la foi catholique : elle obligea l’Église à se convertir, à écouter, à se purifier.
Dans les deux cas, Dieu fait la même œuvre :
Il abaisse l’orgueil, Il purifie la maison, Il rappelle que l’Église n’est pas une institution humaine, mais un peuple conduit par l’Esprit.
Et, comme pour le schisme d’Orient, Dieu a su convertir cette blessure en instrument de grâce.
V. Le fruit inattendu : la diffusion de la Bible dans le monde
Il faut le dire avec honnêteté et reconnaissance :
c’est grâce à la Réforme que la Bible est devenue le livre le plus répandu du monde.
- Les Réformateurs ont insisté sur la traduction de l’Écriture dans les langues vernaculaires.
- L’imprimerie, née en Occident, a trouvé dans ces traductions un élan missionnaire.
- Les nations protestantes ont multiplié les sociétés bibliques.
- Les Églises évangéliques modernes ont répandu la Parole jusque dans les coins les plus reculés.
L’Église catholique, elle-même, a fini par reprendre ce flambeau, si bien qu’aujourd’hui, l’Écriture est entre les mains de tous — un bien que nul chrétien ne devrait mépriser.
Dieu se sert même des divisions pour donner sa lumière au monde.
VI. Luther : une âme déchirée, mais un instrument malgré tout
Luther n’était pas un rebelle par nature.
Il était un homme tourmenté, passionné, sincère.
Il a vu des choses justes, et il a posé des gestes tragiques.
Il n’a pas voulu la division, mais il a été entraîné par elle.
Fut-il un saint ? Non.
Fut-il un intrus ? Pas davantage.
Il fut un instrument blessé dans les mains de Dieu.
L’Église ne doit pas le canoniser, ni le haïr.
Elle doit reconnaître :
- ce qu’il a dénoncé avec raison,
- ce qu’il a détruit par excès,
- et ce que Dieu a accompli à travers lui malgré tout.
Dieu écrit droit
même à travers
nos lignes courbes.
La Réforme : une déchirure que Dieu a transformée en source de lumière
La Réforme fut une blessure profonde, comme le fut le schisme d’Orient.
Mais Dieu ne laisse jamais ses enfants prisonniers de leurs erreurs.
Il transforme leurs fautes en appels à la sainteté.
Il convertit leurs divisions en chemins de lumière.
Et si l’unité visible de l’Église souffre encore,
la Parole de Dieu n’a jamais autant rayonné,
et la grâce du Christ n’a jamais cessé d’agir.
La Réforme fut une cassure,
mais Dieu en a fait une semence.
