Deux visions de l’Écriture : la Parole dans l’Église, ou la Parole sans l’Église

Il existe des débats où l’on ne discute pas seulement de mots, mais de la structure même de la foi chrétienne. Le débat entre Matthieu Lavagna et David Vincent sur le Sola Scriptura fut de cette nature. On y voyait s’avancer deux conceptions du christianisme, deux manières de comprendre l’autorité, deux héritages théologiques :

  • l’un enraciné dans les vingt siècles qui nous ont précédés ;
  • l’autre né d’un mouvement récent, sincère mais isolé.

Et au cœur de ce débat brûlait une question fondamentale :
L’Écriture peut-elle être suivie indépendamment de l’Église ?


I. La première vision : l’Écriture et l’Église comme deux dons inséparables

La vision défendue par Matthieu Lavagna est celle de toute la chrétienté antique : catholique, orthodoxe, syriaque, copte, maronite, byzantine, melkite…
Dans ces traditions, l’Écriture ne plane jamais seule : elle habite l’Église comme l’âme habite un corps.

1. L’Écriture est née dans l’Église

Aucune page du Nouveau Testament n’a été écrite hors de la communauté apostolique. Les évangiles, les lettres, les actes, les exhortations… tout a été reçu, discerné, transmis, recopié dans l’Église, par l’Église, pour l’Église.

2. L’Église est antérieure au Nouveau Testament

Ce n’est pas l’Église qui naît de la Bible ;
c’est la Bible qui naît dans une Église déjà vivante.
Dans les années 30, 40, 50, il n’existait pas encore un Nouveau Testament relié, mais il existait des apôtres, des évêques, des assemblées, un enseignement oral ininterrompu, une liturgie apostolique.

3. L’Église est la gardienne de l’Écriture

C’est elle qui a :

  • identifié les livres authentiques,
  • rejeté les évangiles falsifiés,
  • protégé les manuscrits,
  • transmis la Parole de génération en génération,
  • proclamé l’Écriture dans la liturgie.

L’Écriture n’est devenue la Bible que parce qu’une Église hiérarchique et confessionnelle l’a reconnue comme telle.

4. L’Église n’est pas l’ennemie de la Parole : elle en est le sanctuaire

De même qu’on ne peut avoir le Christ sans son Corps,
on ne peut avoir la Parole sans l’Église qui la porte.
Il ne s’agit pas d’opposer deux autorités, mais d’unir deux dons.

Dans cette vision, l’Écriture n’est jamais seule :
elle est Parole de Dieu dans le peuple de Dieu.


II. La seconde vision : l’Écriture prononcée contre l’Église

La position défendue par David Vincent représente la perspective protestante héritée du XVIᵉ siècle. Elle dit ceci :

« L’Écriture est l’unique autorité ; l’Église n’est pas nécessaire pour comprendre la Bible. »

1. L’Église peut se tromper — donc on s’en méfie

L’argument semble puissant :
puisque dans l’histoire il y eut des papes indignes, des évêques défaillants, des chrétiens en désaccord, l’Église est faillible.
Donc, dit-on, elle ne peut servir de référence sûre.

2. Alors on place l’Écriture seule comme guide

Mais sans s’en rendre compte, cette position pose une question grave :
quelle Écriture ?

  • Celle de qui ?
  • Celle interprétée par quelle intelligence ?
  • Selon quelle tradition ?
  • Selon quel critère ?
  • Contre qui ?

Car jamais l’Écriture ne s’interprète seule :
elle s’interprète toujours à travers une communauté.

3. L’Écriture sans l’Église devient l’Écriture livrée à mille Églises

On affirme alors :
« Je suis la Bible, non les traditions humaines. »

Mais ce cri, qui se voulait libérateur, a enfanté :

  • des milliers de dénominations,
  • des doctrines contradictoires,
  • des divisions incessantes,
  • des lectures opposées du même texte,
  • et l’impossibilité de retrouver l’unité visible.

Le Sola Scriptura devient malgré lui une fragmentation perpétuelle.


III. Le contraste fondamental : La Bible dans une maison, ou la Bible dans le vent ?

Dans le débat, tout s’est joué ici :

Pour Matthieu (vision catholique et orthodoxe)

L’Écriture et l’Église sont inséparables comme l’âme et le corps.
L’Église garantit la fidélité de la transmission,
la cohérence de l’interprétation,
et l’unité de la foi.

La Bible vit dans son peuple.
Elle respire par la liturgie.
Elle brûle dans la tradition apostolique.

Pour David (vision protestante)

L’Écriture seule est autorité.
L’Église est faillible, donc suspecte.
La Bible devient une autorité abstraite,
sans maison, sans tuteur, sans continuité visible.

L’individu devient l’arbitre de la vérité.
La communauté est optionnelle.
La tradition est soupçonnée.


IV. Ce que ce débat révèle en profondeur

Le débat n’a pas simplement opposé deux hommes :
il a opposé deux manières de croire.

1. Une foi enracinée dans une histoire

L’Église catholique et orthodoxe affirme :

« Dieu a parlé dans l’Écriture
et
Dieu a donné une Église pour la garder. »

Ces deux dons ne s’opposent pas ;
ils se soutiennent mutuellement.

2. Une foi réduite à une relation entre l’individu et un texte

Le protestantisme dit :

« Dieu a parlé, et chacun peut comprendre. »

Mais cette liberté se transforme vite en isolement,
et cet isolement en division.

3. Le centre du débat : Dieu conduit-il son Église dans l’histoire ?

La question n’est pas :
« L’Église peut-elle produire de mauvais chrétiens ? »
(oui, évidemment)

La question est :
Dieu a-t-il abandonné son Église,
ou continue-t-il de la guider malgré ses faiblesses ?

La vision catholique répond :

« Dieu guide son Église. »

La vision protestante répond :

« Dieu se contente de l’Écriture. »

C’est ici que se trouve la ligne de fracture.


V. Conclusion : La Parole de Dieu est un trésor confié à un peuple, non à des solitudes

Ce qui ressort du débat entre Matthieu Lavagna et David Vincent n’est pas une victoire de l’un ou l’autre, mais une vérité à contempler :
la Bible n’a jamais été séparée de l’Église, et l’Église n’a jamais été séparée de la Bible.

Comme l’âme et le corps,
elles ne vivent l’une sans l’autre
que dans la mort.

L’Écriture est sans erreur,
mais l’Église est la colonne qui la porte.
L’Écriture est la voix de Dieu,
mais l’Église est l’assemblée qui l’écoute.
L’Écriture est la lumière,
mais l’Église est le chandelier sur lequel la lumière repose.

Ainsi, dans le débat,
une vision veut dissocier ce que Dieu a uni,
et l’autre veut garder ensemble ce que Dieu a fait descendre du ciel.

L’avenir de la foi se joue là :
non dans une Bible solitaire flottant dans le vent,
mais dans la Bible vivante,
habitant le peuple que le Christ conduit
et que l’Esprit ne cesse d’éclairer.