Il est un fait, que nul observateur honnête ne contestera : la Réforme s’est dressée comme un cri de délivrance contre une angoisse profonde. Le chrétien médiéval, tel que les réformateurs le percevaient, avançait vers le jugement de Dieu avec le cœur serré, comptant les mérites et les insuffisances ; il craignait que les œuvres exigées ne soient pas assez abondantes, assez pures, assez méritoires pour apaiser la justice divine. Luther, écrasé sous cette vision, trouva dans la confiance en la miséricorde de Dieu un chemin de lumière. Et lorsqu’il crut entendre dans Paul le mot « foi seule », il se saisit de ce rocher comme d’un rempart : si les œuvres n’entrent pour rien dans la justification, se disait-il, alors l’âme peut être tranquille. Dieu ne regarde pas ce que je deviens, mais ce que Christ est. Je puis reposer sur la certitude d’une déclaration extérieure qui ne dépend pas de ma transformation intime.
Ainsi naquit cette forteresse doctrinale, élevée non d’abord contre Rome, mais contre la peur de se perdre soi-même.
I. Une peur réelle, mais mal guérie
Cette crainte protestante est compréhensible, et même respectable. Il n’est rien de plus terrible que de se demander à l’heure de la mort : « Ai-je assez aimé ? Ai-je assez servi ? Ai-je assez donné ? » L’âme humaine, faible et blessée, se sent vite défaillir sous la grandeur de la vocation chrétienne. C’est pourquoi les réformateurs ont cru nécessaire de couper le nœud : si les œuvres ne comptent pas du tout, alors l’angoisse disparaît. On ne peut craindre de manquer ce qui n’entre pas en ligne de compte.
Mais cette solution, si consolante au premier abord, fait penser au remède du voyageur pris dans la tempête : il ferme les yeux pour ne plus voir l’abîme, et croit ainsi avoir vaincu la tempête. L’angoisse disparaît, non parce que la réalité a changé, mais parce qu’on cesse de la regarder.
La doctrine de la foi seule est née d’un désir sincère de paix intérieure ; mais elle repose sur une équivoque : elle confond la gratuité de la grâce avec son absence, la sécurité avec l’irresponsabilité, la paix de l’Évangile avec l’oubli de l’appel à devenir saint.
II. La peur protestante : que la grâce devienne un calcul
Les réformateurs redoutent que, si l’on dit que la justification dépend des œuvres, alors l’homme recommence à se regarder lui-même, à mesurer ses progrès, à calculer ses mérites. Ils craignent que l’Évangile soit englouti sous une mer de scrupules. Ils craignent que la sanctification devienne une monnaie offerte à Dieu. Ils craignent le retour du marchandage et des pèlerinages expiatoires, du rachat et des dévotions mécaniques.
Mais cette crainte repose sur une illusion : l’œuvre chrétienne n’est pas l’œuvre humaine.
L’homme ne peut rien sans la grâce ; la grâce peut tout dans l’homme.
Confondre les œuvres de la Loi, que Paul rejette, avec les œuvres de la grâce, que l’Esprit inspire, c’est confondre la Torah et la charité, la circoncision et l’amour fraternel. Les réformateurs, craignant le légalisme, ont parfois rejeté jusqu’à la dynamique même de l’Évangile.
Le catholicisme enseigne au contraire que, si la justification implique les œuvres, ce n’est pas parce que l’homme paie, mais parce que Dieu vit en lui.
Ainsi, la peur protestante tombe d’elle-même :
ce que Dieu exige, Dieu le donne ;
ce que Dieu demande, Dieu l’accomplit ;
ce que Dieu couronne, c’est sa propre grâce.
III. Le Christ vivant, non la mécanique de la peur
Il est un point où les réformateurs, dans leur zèle, n’ont pas perçu toute la beauté de l’Évangile. Ils ont voulu protéger le fidèle de l’angoisse du jugement, mais ils ont oublié que la charité est la paix de l’âme. Car la paix n’est pas seulement une certitude extérieure ; elle est une vie intérieure. La foi seule donne la certitude, mais la charité donne la tranquillité. Le protestant s’appuie sur une promesse ; le catholique demeure dans un amour.
Le chrétien qui aime ne s’inquiète pas de savoir s’il aime assez ; il aime parce que l’Esprit l’y pousse, et l’amour parfait chasse la crainte. L’angoisse protestante vient de ce qu’il refuse de regarder les œuvres comme un fruit de Dieu : il les regarde comme un poids de l’homme. Alors, volontairement ou non, il se place encore dans la perspective de l’effort humain.
Mais celui qui marche dans la grâce voit en ses propres œuvres la main de Dieu. Il ne s’en glorifie pas : il en rend grâce. Il ne s’en inquiète pas : il en vit.
La doctrine catholique ne dit pas : fais assez d’œuvres pour être sauvé.
Elle dit : la grâce qui te sauve te fera agir ; laisse-la agir.
Elle dit : tu ne peux rien sans Dieu ; Dieu ne veut rien sans toi.
Elle dit : Dieu accomplit en toi ce qu’il couronne en toi.
Ainsi, les œuvres ne sont pas le rival de l’Évangile : elles en sont la respiration.
IV. Le véritable fondement de la Réforme : la peur d’un Dieu qui transforme
La Réforme a voulu sauvegarder la gratuité du salut ; mais au fond, elle a redouté un mystère plus profond encore : que Dieu puisse réellement transformer l’homme. Elle a craint que cette transformation ne devienne un critère, un examen, un fardeau. Et alors elle a préféré affirmer que l’homme est juste sans devenir juste, pardonné sans être guéri, déclaré saint sans être sanctifié.
Mais l’Évangile ne craint pas la transformation : il en est la puissance.
Dieu ne craint pas de faire de l’homme un vivant, un aimant, un marchant dans l’Esprit.
Le catholicisme ne remet pas l’homme sous le joug : il l’introduit dans une vie qui vient de plus loin que lui.
Ce que la Réforme redoutait comme une tyrannie, l’Église l’accueille comme une naissance.
Conclusion : Qui craint, et qui est libre ?
Les protestants tremblent à l’idée que l’œuvre puisse compter dans la justification ; les catholiques tremblent à l’idée que la grâce puisse être mutilée.
Les protestants cherchent la paix dans une déclaration extérieure ;
les catholiques la cherchent dans un amour intérieur.
À la racine, ce n’est pas la doctrine catholique qui produit l’angoisse :
c’est la résistance de l’homme à se laisser saisir par la grâce qui transforme.
La doctrine de la foi seule est née de la peur ;
la doctrine de la foi vivante est née de la confiance.
La première ferme la porte à la crainte du légalisme ;
la seconde ouvre la porte à la vie même du Christ.
Car si Dieu veut être reçu par la foi, Dieu veut aussi être vécu par l’amour. Et l’âme qui se laisse ainsi envahir par sa lumière ne craint plus de « ne pas avoir fait assez » ; elle sait que ce qu’elle fait, c’est Dieu qui l’accomplit en elle.
Ainsi disparaît la peur, non par soustraction, mais par plénitude, non par refuge dans la seule promesse, mais par l’union au Christ vivant.
