Il est des heures, dans l’histoire de l’Église, où la question décisive ne se porte plus seulement sur un article particulier du credo, mais sur l’axe même autour duquel tourne la vie chrétienne. Ce fut le cas au XVIᵉ siècle, lorsque la Réforme fit retentir dans la chrétienté une parole qui allait secouer les peuples, ébranler les institutions, et mettre à nu les ressorts les plus profonds de la pensée religieuse.
La Croix se dressait toujours, majestueuse et immobile, au centre de l’histoire ; mais une question brûlante surgissait : comment la grâce de cette Croix atteint-elle l’âme humaine ? Et derrière cette question s’en cachait une autre, plus solennelle encore : où se tient l’autorité qui applique la rédemption aux hommes ?
La perspective protestante et la perspective catholique allaient donner deux réponses, chacune animée par une haute conviction spirituelle, mais chacune orientant différemment la vie chrétienne et le rôle de l’Église.
I. La vision protestante : la liberté de l’âme sous la souveraineté de la Parole
Lorsque les docteurs de la Réforme contemplèrent la question du salut, ils virent d’abord l’homme seul devant Dieu, dépouillé de tout appui humain, mais relevé par la Parole vivante. Le lien entre la Croix et le croyant, dans cette perspective, se tisse dans un acte intérieur, invisible, où la foi saisit la promesse divine.
La Réforme fut d’abord une délivrance : elle libéra l’âme du joug d’une médiation humaine considérée comme étrangère à l’Évangile, et la ramena à cette simple parole : « Celui qui croit a la vie éternelle. »
Mais en prononçant cette phrase, les réformateurs ébranlaient, sans l’avoir toujours voulu, les fondements mêmes de la structure ecclésiale traditionnelle. Car si la grâce passe par l’Écriture et l’Esprit, et non par une institution visible, alors l’Église, dans son organisation sacramentelle, ne peut plus prétendre être l’instrument nécessaire de l’application du salut.
Ainsi naquit une vision où le croyant se tient immédiatement devant le Christ, sans qu’aucun acte sacramentel n’intervienne comme canal indispensable. L’Église enseigne, exhorte, administre des signes ; mais elle ne détient plus, dans cette économie spirituelle, la clef des trésors divins.
Aussi les réformateurs virent-ils dans la structure sacramentelle du catholicisme une puissance qui, selon eux, portait en elle le risque d’assujettir les âmes. Là où Rome parlait de service, ils voyaient une domination ; là où elle parlait de tradition apostolique, ils discernaient une captation du pouvoir spirituel.
Et dans cet élan, la Réforme se dressa comme une protestation, non seulement contre certaines doctrines, mais contre un mode entier de médiation jugé contraire à la liberté de l’Évangile.
II. La vision catholique : la fidélité à l’ordre visible voulu par le Christ
Cependant, sur l’autre rive de ce grand débat, l’Église catholique voyait les choses sous une lumière toute différente. Elle n’apercevait pas dans les sacrements un pouvoir humain, mais le geste même du Christ continuant son œuvre parmi les hommes.
Pour elle, le Seigneur n’avait pas seulement accompli la rédemption ; il avait institué les moyens visibles par lesquels cette rédemption serait appliquée, non dans la solitude intérieure, mais dans la communion d’un corps vivant.
Ainsi, le baptême n’était pas seulement un signe : il était la porte ; l’Eucharistie, non un souvenir, mais un don réel ; la confession, non une simple consolation, mais un acte dans lequel retentissait la voix du Bon Pasteur.
Ce que les protestants appelaient « pouvoir de l’Église » était, dans la conscience catholique, la mission sacrée confiée par le Christ à ceux qu’il avait établis pour paître son troupeau.
Dans cette vision, renoncer à la médiation sacramentelle ne serait pas libérer les âmes, mais les priver d’un canal que le Christ, dans son amour, avait mis sur leur route. Ce serait détacher le salut de l’ordre visible que Jésus avait voulu, et substituer au lien sacramentel une relation strictement intérieure que rien, dans l’Incarnation, ne semblait appeler.
Ainsi, la résistance catholique à la Réforme ne naissait pas d’un désir de conserver un pouvoir, mais d’une conviction profonde : celle de défendre la structure même de l’Évangile incarné.
III. Deux logiques irréductibles : liberté intérieure ou sacramentalité visible
À travers ces deux perspectives, ce sont deux logiques théologiques qui se font face, non pour se contredire point par point, mais parce qu’elles plongent leurs racines dans deux conceptions différentes du rapport entre Dieu et l’homme.
La première met l’accent sur la liberté de l’âme, saisie par la Parole, indépendante de toute médiation extérieure.
La seconde met l’accent sur la sacramentalité, prolongeant dans le temps l’Incarnation du Verbe et confiant à l’Église visible l’application du salut.
L’une voit dans la médiation sacramentelle un risque de domination ; l’autre voit dans son rejet un appauvrissement de la grâce.
L’une craint l’emprise de l’institution ; l’autre redoute l’isolement spirituel.
L’une affirme la souveraineté de l’Écriture ; l’autre reconnaît la continuité d’un ordre transmis.
Ainsi, les deux visions se tiennent face à face, chacune fidèle à un principe qu’elle croit essentiel, chacune convaincue de sauvegarder l’honneur du Christ.
Conclusion : au pied de la Croix, le mystère demeure
Au terme de cette contemplation, il apparaît que la question du « pouvoir de l’Église » n’est pas un simple malentendu historique, mais la conséquence d’une divergence profonde sur la manière dont la rédemption s’inscrit dans le monde.
La Réforme vit dans la structure sacramentelle une puissance humaine s’interposant entre l’âme et le Sauveur ; le catholicisme vit dans la disparition de cette structure un appauvrissement du geste divin qui veut toucher l’homme par des signes.
Et pourtant, au pied de la Croix, ces deux traditions s’accordent sur l’essentiel : la rédemption jaillit d’un seul sacrifice, accomplie une fois pour toutes, glorieuse et intarissable.
La divergence porte sur la manière dont cette source descend jusque dans la coupe humble de l’âme.
Ainsi continue, à travers les siècles, le dialogue entre liberté et institution, entre grâce intérieure et grâce sacramentelle ; dialogue où, malgré les oppositions, demeure la même quête : recevoir pleinement, dans la vérité, l’œuvre du Christ vivant.
