Il est des heures dans l’histoire de l’Église où le croyant, se penchant sur les fondations de sa foi, interroge avec gravité l’origine même des Livres saints. Car si l’Écriture est la lampe de nos pas, qui nous donnera la certitude de reconnaître cette lampe, et comment s’est formée la main qui l’a portée à travers les âges ? À ces questions, certaines voix répondent aujourd’hui avec assurance : le canon des saintes lettres serait apparu de lui-même, clair comme l’aube, sans hésitation parmi le peuple de Dieu, sans le secours d’aucune institution visible, sans le souffle d’aucune autorité que celle d’une évidence intérieure.
Mais l’histoire, patiente témoin des siècles, se dresse devant nous et réclame qu’on l’écoute.
I. Le canon de l’ancienne Alliance : un chemin encore ouvert au temps du Christ
On dit volontiers que le canon juif était fixé du temps de Jésus, clos depuis longtemps, purifié de toute hésitation. Cependant, si l’on avance avec prudence dans les décombres des siècles, un autre spectacle se révèle.
La voix de Josèphe se fait entendre, noble mais isolée, exprimant davantage l’opinion d’un parti que l’unanimité d’une nation. Loin d’elle, la grande diaspora hellénistique priait, méditait et chantait sur les pages sacrées de la Septante, où résonnaient les accents de la Sagesse, du Siracide, de Tobie et des Maccabées. Ces livres n’étaient point étrangers aux oreilles d’Israël ; ils furent lus par le peuple où vivait le Christ, médités dans ces synagogues où se rendaient les apôtres, et reçus, sans trouble, par les premiers disciples.
Quant aux manuscrits de Qumrân, ces sentinelles muettes exhumées du sable, ils témoignent eux-mêmes d’un horizon encore ouvert, où plusieurs livres circulaient avec une autorité reconnue, sans que la délimitation fût encore tranchée.
Ainsi, tandis que certains voudraient voir au premier siècle une muraille déjà bâtie, l’histoire montre plutôt un vaste chantier, où pierres anciennes et pierres nouvelles attendaient encore la main qui discernerait leur juste place.
II. Le canon de la nouvelle Alliance : un noyau lumineux, mais un cercle encore hésitant
Il est juste de reconnaître que les premiers siècles chrétiens virent s’élever avec force le noyau du Nouveau Testament : les quatre Évangiles, les lettres apostoliques, les Actes, l’Apocalypse. Mais autour de ce centre brûlant, combien d’anneaux demeuraient encore dans la brume : Jacques, Jude, la seconde de Pierre, la seconde et la troisième de Jean !
Les Églises d’Orient et d’Occident, de Syrie, d’Égypte et de Gaule, avançaient chacune selon la lumière qu’elle recevait. Papias discernait certains livres, Justin Martyr en recevait d’autres ; Irénée, géant de la foi, en citait vingt-deux. Mais nul, alors, n’avait encore en main cette liste que l’on appelle aujourd’hui le canon.
Il fallut le souffle du Seigneur guidant son Église, il fallut la voix des pasteurs rassemblés, pour que, du tumulte des écrits, s’élève la certitude paisible des Livres inspirés. C’est à Hippone et à Carthage, puis dans la confirmation venue de Rome, que cette reconnaissance fut scellée, non par le caprice d’un homme, mais par la conscience profonde d’un peuple qui, éclairé par l’Esprit, identifia dans ces écrits la trace du Maître.
III. L’illusion d’un canon qui se reconnaîtrait de lui-même
Certains affirment que les Livres saints portent en eux une lumière si pure qu’elle force l’âme à les reconnaître. Il est vrai que la Parole de Dieu possède une majesté propre, qu’elle porte une onction qui émeut et vivifie. Mais cette voix intérieure, si précieuse, ne saurait suffire à discerner, au milieu de tant d’écrits antiques, ceux qui viennent véritablement de Dieu.
Les premiers siècles ont connu des livres pleins d’ardeur et de piété que l’Église n’a pas retenus ; ils ont connu aussi des écrits dangereux, d’une beauté trompeuse, que certains voulaient faire entrer au dépôt de la foi. Le critère intérieur, livré à lui-même, n’aurait pu tenir devant l’assaut des hérésies. Il fallait une vigilance plus haute, un discernement plus sûr que celui d’un lecteur isolé.
IV. Le rôle de l’Église : non pas inventer, mais discerner
L’Église n’a point créé le canon, comme un législateur forge la loi. Elle l’a reçu, comme un serviteur reçoit un dépôt sacré. Mais ce dépôt devait être distingué, reconnu, purifié des écrits étrangers qui cherchaient à s’y glisser. Ce travail, elle le fit avec une lenteur majestueuse, dans la prière, dans la liturgie, dans la prédication, dans la lutte contre les erreurs.
Ainsi se manifesta la vérité : la Bible n’est pas venue au monde sans mère ; elle naquit au sein de l’Église, de cette communauté façonnée par les apôtres, et gardée, à travers les siècles, par Celui qui lui a promis de demeurer avec elle jusqu’à la fin.
La Parole écrite fut confiée à un peuple visible ; et ce peuple, éclairé par l’Esprit, en discerna les limites, non par instinct individuel, mais par une conscience commune qui s’exprima dans la tradition vivante et dans l’autorité pastorale.
V. Les livres deutérocanoniques : des témoins reçus dans la paix des premières générations
On conteste souvent l’autorité des livres que la Réforme a rejetés, mais que l’antiquité chrétienne avait enveloppés d’un profond respect. Pourtant :
– la Septante, que lisaient les apôtres, les contenait ;
– les Pères latins et grecs les citaient comme Écriture ;
– les liturgies les employaient ;
– les conciles les confirmèrent.
Nulle trace, dans l’Église ancienne, d’un rejet unanime de ces livres. Ils vivaient dans la prière du peuple chrétien, comme des voix plus anciennes de l’espérance messianique.
VI. Conclusion : le canon, une œuvre de l’Esprit au sein de l’Église
Ainsi apparaît, lorsqu’on contemple l’histoire dans la lumière de la foi, que le canon des saintes Écritures n’est pas l’œuvre d’une intuition solitaire, ni le fruit d’un consensus mystérieux venu du ciel sans instrument humain. Il est la trace visible d’une action invisible : l’Esprit qui éclaire les croyants, mais aussi l’Esprit qui gouverne l’Église ; le Maître qui parle aux âmes, mais aussi le Pasteur qui conduit son troupeau.
La Parole écrite n’est point une voix tombée du ciel pour être recueillie au hasard du vent. Elle fut confiée à l’Église comme la Loi le fut à Israël, comme le Christ confia à ses disciples le dépôt de la foi. L’Église n’a rien ajouté ; elle a reconnu. Elle n’a rien inventé ; elle a gardé. Elle n’a rien décrété de son propre mouvement ; elle a transmis ce qu’elle avait reçu.
Et c’est ainsi que, par elle, le canon de l’Écriture se dresse devant nous comme un monument spirituel, non façonné par la main des hommes, mais discerné par la communauté où demeure, depuis les apôtres, le souffle vivant du Seigneur.
