La Rédemption accomplie et sa communication au cœur humain

Il est des vérités qui, dans l’histoire de l’Église, se dressent comme des sommets éternels, immobiles au-dessus des siècles et des controverses. Au premier rang de celles-ci se trouve la proclamation apostolique selon laquelle l’œuvre rédemptrice du Christ, offerte une fois pour toutes, resplendit comme un acte divin achevé, irrévocable, porté par la puissance même du Fils de Dieu incarné. La Croix n’est pas l’effort humain montant vers Dieu, mais la descente de Dieu vers l’homme, le moment où le Ciel ouvre son cœur et y dépose le salut du monde.

Toutefois, une question demeure, solennelle et brûlante : comment cette œuvre objective devient-elle vivante dans l’âme ? Comment le sacrifice du Golgotha, accompli dans le temps mais portant l’éternité en lui, touche-t-il le cœur d’une personne, en fait-il un membre du Corps, un héritier de la vie nouvelle ?
Deux grandes traditions chrétiennes ont répondu différemment à cette interrogation, l’une insistant sur l’acte intérieur par lequel l’homme saisit le Christ, l’autre sur l’acte sacramentel par lequel le Christ saisit l’homme.


I. La perspective protestante : la rédemption appliquée par la Parole et la foi vivante

Dans la tradition issue de la Réformation, une haute importance est accordée au mouvement intérieur par lequel l’homme, éclairé par la Parole, est saisi par le Christ vivant. Le salut est considéré comme un don accompli objectivement sur la Croix, mais dont la grâce entre dans l’âme par l’ouverture de la foi.
La prédication de l’Évangile, telle une flamme sortie du sanctuaire, vient rencontrer l’homme dans la profondeur de sa misère, l’appeler par son nom, et susciter en lui la confiance qui s’abandonne. La Réformation a contemplé dans la Parole la puissance créatrice de Dieu : ce que Dieu dit, il le fait. Ainsi, lorsqu’un cœur entend la proclamation de l’Évangile, l’Esprit qui accompagne la Parole ouvre l’âme, la convainc, la relève, et la fait participer à la justification obtenue une fois pour toutes.

Dans cette perspective, l’acte intérieur de la foi, fruit de l’œuvre du Saint-Esprit, constitue le moment décisif par lequel la rédemption objective devient existentielle. Le Christ, déjà donné, est reçu ; déjà offert, il est saisi. Le croyant, en répondant à l’appel, se trouve introduit dans la communion de Celui qui est mort et ressuscité.
Ainsi, le lien entre la Croix et le croyant se joue principalement dans l’espace spirituel où retentit l’Écriture. Les sacrements, dans cette vision, sont des signes efficaces seulement dans la mesure où ils sont reçus dans la foi ; ils accompagnent l’œuvre, mais ne la confèrent pas par eux-mêmes. La Réformation a voulu préserver la souveraineté de la Parole de Dieu : c’est elle qui, portée par l’Esprit, déploie l’efficacité du salut dans l’âme.


II. La perspective catholique : la rédemption communiquée par les sacrements du Christ vivant

La tradition catholique, sans contester la perfection objective de l’œuvre accomplie sur la Croix, contemple un second mystère : celui par lequel le Christ ressuscité continue d’agir dans l’histoire par les sacrements qu’Il a institués.
La rédemption accomplie est parfaite, mais elle est appliquée à chaque personne par les gestes visibles où le Seigneur prolonge son incarnation dans l’Église. L’acte par lequel l’homme reçoit la grâce est, dans cette perspective, situé moins du côté de la réponse subjective que du côté de l’action objective du Christ présent dans ses sacrements.

Ainsi, le baptême n’est pas seulement l’expression de la foi d’un croyant : il est le moment où le Christ imprime dans l’âme la vie nouvelle qu’Il a obtenue au prix de son sang. L’Eucharistie n’est pas seulement le mémorial qui élève l’âme vers le Sauveur : elle est l’acte où le Sauveur descend, se donne, et nourrit de sa propre vie ceux qui s’approchent de l’autel.
La tradition catholique a donc contemplé dans l’Église non seulement la communauté des appelés, mais le lieu où l’œuvre de la Croix est appliquée par Celui qui est vivant. Les sacrements, actions visibles du Christ, accomplissent dans l’histoire ce qu’ils signifient, non par la force humaine mais par la fidélité de Dieu.

Dans cette vision, l’âme ne reçoit pas la rédemption principalement par son mouvement intérieur, mais par l’acte extérieur du Christ qui vient la rejoindre. Le rôle de la foi demeure essentiel, mais elle est une disposition d’accueil : la grâce est d’abord une réalité objective qui précède, touche, guérit et transforme.


III. Deux chemins, une même source : le mystère du Christ qui sauve

Ainsi s’ouvrent devant l’histoire chrétienne deux voies différentes, l’une mettant l’accent sur la Parole vivante qui saisit l’âme dans la liberté de la foi, l’autre sur l’action sacramentelle où le Christ saisit l’âme par les signes qu’Il a institués.
Mais, sous ces accents variés, demeure la même réalité profonde : tout vient du Christ, et tout s’enracine dans son sacrifice unique.

Dans les deux traditions, la Croix resplendit comme l’unique source du salut ; dans les deux, l’Esprit agit pour appliquer à chacun l’œuvre du Médiateur ; dans les deux, le croyant est conduit vers la vie nouvelle par une rencontre réelle avec le Seigneur.
La différence n’est pas dans le Christ, mais dans la manière de comprendre son œuvre présente : pour l’une, le Christ agit par sa Parole ; pour l’autre, par ses sacrements ; et pour les deux, par son Esprit.


Conclusion : la gloire immuable du Christ rédempteur

À travers les siècles, l’Église a contemplé avec émerveillement cette vérité : la rédemption accomplie n’est pas une idée, ni un souvenir, mais une force vivante. Elle se déploie dans le monde comme une source intarissable.
La question de savoir comment elle atteint chaque âme reste, certes, interprétée différemment selon les familles chrétiennes ; mais toutes se prosternent devant Celui qui en est l’auteur, et reconnaissent que le salut n’est rien d’autre que la rencontre avec le Christ vivant.

Que l’on contemple cette rencontre dans la lumière de la Parole proclamée, ou dans la présence donnée dans les sacrements, un même mystère demeure : le Fils de Dieu, par la puissance de son Esprit, applique aujourd’hui l’œuvre qu’Il a accomplie hier, et l’âme humaine, en s’ouvrant à cette grâce, devient témoin de la victoire de la Croix.