La Plénitude et la Rupture : Réflexion chrétienne sur les différences entre catholiques et protestants

Il existe des heures dans l’histoire chrétienne où l’on contemple, avec une sorte de tremblement sacré, la manière dont le même Évangile peut engendrer des horizons si différents. D’un côté, la foi catholique, large comme un fleuve, alimentée par mille sources, avançant à travers les siècles avec une continuité que rien n’a pu interrompre. De l’autre, la foi protestante, née d’un drame immense, d’une rupture douloureuse, et demeurant, depuis, attachée à une lecture de l’Écriture qu’elle veut pure, mais qui demeure souvent isolée des profondeurs d’où elle est sortie.

Et lorsque l’on compare les positions des uns et des autres, on peut discerner un trait constant :
le catholicisme respire la plénitude,
le protestantisme respire la réduction.

Non pas une réduction volontaire, mais celle qu’entraîne inévitablement la séparation entre l’Écriture et l’Église, entre la Bible et la Tradition qui fut sa matrice, entre la Parole écrite et la communauté qui l’a reçue, gardée, commentée, chantée, priée, transmise.

Je veux ici, de manière paisible mais engagée, montrer comment, point après point, la position catholique, loin d’être une distorsion de l’Écriture, en est le développement organique, la fleur issue de la semence, l’arbre issu du grain. Et comment, inversement, la position protestante, conçue dans la crainte de l’abus, demeure souvent inférieure à la totalité de ce que l’Écriture indique, appelle ou suggère.


I. L’Église : plénitude du Corps, ou simple assemblée ?

Le protestantisme a voulu sauvegarder la souveraineté du Christ en minimisant la visibilité de son Église.
Ainsi, il y voit souvent une assemblée pure, spirituelle, presque invisible, où la foi seule suffit pour appartenir au Corps du Christ.

Mais l’Écriture ne connaît pas cette abstraction.
Elle parle d’une Église visible, hiérarchique, dotée de pasteurs, de docteurs, d’une autorité réelle, au point que « si ton frère ne t’écoute pas, dis-le à l’Église » (Mt 18,17).

Et surtout, elle parle d’un Pierre recevant les clés, d’un pasteur établi pour paître le troupeau entier, d’un collège apostolique chargé d’enseigner toutes les nations.
Rome n’a pas inventé cela ; elle l’a continué.

La position protestante, ici, n’est pas plus fidèle à l’Écriture : elle est plus étroite, plus pauvre, parce qu’elle coupe la Parole de Dieu de l’institution que le Christ lui a donnée pour l’interpréter et la protéger.


II. L’Écriture et la Tradition : complémentarité ou isolement ?

Les protestants affirment l’Écriture seule.
Mais jamais l’Écriture ne dit cela.
Elle dit au contraire :

  • « gardez les traditions que je vous ai transmises, soit par oral, soit par écrit » ;
  • elle présente des prédications, des enseignements, des rites dont nous n’avons aucune trace écrite ;
  • elle déclare que « l’Esprit vous guidera dans la vérité tout entière », ce qui serait inutile si le livre suffisait.

La Tradition n’est donc pas un supplément dangereux, mais une structure vivante voulue par Dieu.

La position catholique est plus large, plus concrète, plus conforme à la logique de l’incarnation : Dieu n’a pas sauvé le monde par un livre, mais par une communauté vivante.

La position protestante, ici encore, est une restriction : elle isole la Bible du milieu vivant où elle est née, et transforme la Parole en texte solitaire, livré aux interprétations multiples qui déchirent la chrétienté.


III. L’Eucharistie : présence réelle ou symbole ?

Le protestantisme craint l’idolâtrie et réduit l’Eucharistie à un mémorial.
Mais jamais Jésus ne dit : « Ceci signifie mon corps. »
Jamais saint Paul ne dit : « Ce pain est le symbole de l’unité. »
L’Écriture parle d’un corps livré, d’un sang répandu, d’une participation réelle au Christ (1 Co 10,16).

La foi catholique ne fait qu’accueillir littéralement le texte.
La théologie protestante, pour éviter la transsubstantiation, choisit une voie plus étroite, plus conceptuelle, moins fidèle à l’audace du Christ lui-même.

Le catholicisme conserve la plénitude du mystère :

  • un banquet,
  • un sacrifice,
  • une présence,
  • une union.

La Réforme ne conserva qu’un souvenir.


IV. Le baptême : régénération ou simple signe ?

La Bible dit :
« Le baptême vous sauve. »
« Par le baptême vous avez été ensevelis avec le Christ. »
« Lavez-vous, soyez purifiés. »

La théologie protestante, née dans la réaction contre les abus médiévaux, comprit ces paroles comme des métaphores spirituelles.
Mais la tradition ancienne, unanime, comprenait qu’il s’agissait d’une réalité.

Le baptême, pour le catholicisme, n’est pas un geste administratif, mais la naissance dans le Christ, œuvre directe de l’Esprit.

Le protestantisme réduit ici encore ce que l’Écriture étend.


V. Marie : effacement ou fécondité ?

Rien dans la Bible ne dit : “N’honorez pas Marie.”
Tout y dit :

  • « Toutes les générations me diront bienheureuse. »
  • « Réjouis-toi, comblée de grâce. »
  • « Voici ta mère. »

La piété mariale n’est pas un ajout ; elle est l’épanouissement naturel de ces semences bibliques.
Elle n’est jamais une rivalité : la mère n’éclipse pas le Fils.

La Réforme, craignant l’excès, a préféré le silence.
Mais ce silence n’est pas plus fidèle au texte : il est seulement plus anxieux, plus restrictif.


VI. Le purgatoire : effacé ou reconnu ?

La Bible dit :

  • « Il sera sauvé comme à travers le feu. » (1 Co 3,15)
  • Elle montre une prière pour les morts (2 Macc 12).
  • Elle décrit la nécessité d’être entièrement purifiés avant d’entrer dans la vision de Dieu.

Le purgatoire n’est pas une invention :
c’est la reconnaissance humble que la sanctification ne s’arrête pas au tombeau.

Le protestantisme l’a rejeté pour rompre avec la corruption des indulgences ; mais en le rejetant, il a rétréci une vérité biblique profonde : Dieu purifie l’homme jusqu’au fond de l’être.


VII. Les mérites : coopération ou passivité ?

La Bible dit :
« Travaillez à votre salut. »
« Je te donnerai la couronne. »
« Tes œuvres te suivent. »

Le catholicisme affirme que toute récompense est grâce, et que toute œuvre bonne est l’œuvre du Christ en nous.
Mais il maintient que l’homme, renouvelé par la grâce, devient réellement capable de porter du fruit.

Le protestantisme, pour sauvegarder la gratuité, en vient parfois à nier la fécondité réelle de la grâce.


VIII. La justification : transformation ou simple déclaration ?

La Réforme a vu la justice de Dieu comme une robe déposée sur le pécheur.
L’Église a toujours vu la justification comme une conversion intérieure, opérée par l’Esprit, transformant l’homme en fils.

L’Écriture dit :
« Si quelqu’un est dans le Christ, il est une nouvelle créature. »
La justification protestante réduit ce mystère à un acte légal.
Le catholicisme en embrasse toute la profondeur existentielle.


Conclusion : La plénitude contre la réduction

En comparant protestantisme et catholicisme, point après point, une loi se dessine :

  • le catholicisme assume ce que l’Écriture suggère, implique, annonce, déploie ;
  • le protestantisme, par crainte des excès, retient seulement ce qui est textuel, explicite, immédiatement lisible.

Ainsi, non seulement le catholicisme n’est pas une trahison de l’Écriture :
il en est la maturation, la germination, l’épanouissement au soleil de l’Esprit.

Le protestantisme, né d’une rupture, conserve la Bible, mais il a perdu la matrice ecclésiale qui lui donnait son souffle, sa cohérence, son environnement vital.
Il lit la Parole ; il en oublie parfois la chair.

L’Église catholique lit la Parole dans la lumière de l’Esprit, dans la continuité des siècles, dans la vie sacramentelle où le Christ demeure présent. Elle ne réduit rien : elle reçoit tout.

Et c’est pourquoi, malgré les blessures de l’histoire, la plénitude demeure en elle, comme la vigne entière dont les branches dispersées conservent encore, à distance, le parfum.