La grâce qui précède toute grâce

Il appartient souvent à l’histoire de l’Église, telle que la perçoit une certaine conscience réformée, de voir des ruptures là où la tradition catholique discerne des développements ; d’apercevoir des constructions humaines là où la foi de Rome reconnaît le mûrissement organique d’un mystère déjà contenu dans la Révélation, comme un bourgeon contient la fleur. Ainsi en va-t-il de l’Immaculée Conception. L’article publié par Par la Foi présente ce dogme comme une innovation tardive, étrangère à l’Écriture et étrangère à l’antique foi de l’Église. Il convient donc d’en reprendre les points avec calme, avec respect, mais aussi avec la clarté d’une théologie qui se sait enracinée dans vingt siècles de méditation.


I. Le point de départ : le salut angélique et le verbe κεχαριτωμένη

L’article reproche aux catholiques de faire de Luc 1,28 un argument décisif : l’ange appelle Marie κεχαριτωμένη, « comblée de grâce », expression que certains estiment insuffisante pour appuyer une doctrine aussi forte que l’Immaculée Conception. On avance que le même verbe (χαριτόω) apparaît en Éphésiens 1,6 pour décrire la faveur accordée à tous les croyants ; conclusion : si tous sont « gratifiés » ou « comblés », alors le titre donné à Marie ne serait nullement singulier.

Mais ici, l’argument repose sur une équivalence grammaticale qui, théologiquement, ne tient pas. Dans Luc 1,28, Marie n’est pas « gratifiée » comme les autres : elle est appelée par un nom — un participe parfait substantivé — qui exprime un état durable, déjà accompli, reconnu par Dieu lui-même, et lié à une mission unique dans l’histoire du salut. L’ange ne dit pas : « Dieu te donne maintenant une grâce », mais : « Réjouis-toi, toi-qui-as-été-comblée-de-grâce », désignation qui ressemble à une lecture divine de son être profond.

Dans Éphésiens 1,6, en revanche, Paul parle d’une grâce donnée dans le temps, par l’adoption en Christ. Ici, la grâce est une communication ; là, chez Marie, elle est une condition préalablement établie en vue d’une vocation sans égale : porter le Verbe incarné. Confondre les deux usages du verbe, c’est aplanir l’histoire du salut au lieu de la contempler dans sa hiérarchique grandeur.


II. L’argument protestant : si tous reçoivent la grâce, nul n’en est exempt de péché originel

L’article tente ensuite de démontrer que parler d’une plénitude de grâce au point de la conception serait une extrapolation abusive. On insiste sur le fait que l’Écriture ne dit jamais explicitement que Marie fut préservée du péché originel, et l’on en conclut qu’une telle opinion serait une invention tardive, fruit de réflexions médiévales.

Frappante est ici la présupposition herméneutique : seul ce que l’Écriture déclare explicitement est recevable comme vérité de foi. L’Église catholique, elle, a toujours compris la Révélation comme semblable à une semence dont la croissance, sous l’action de l’Esprit, déploie les virtualités. Ainsi, le dogme n’est pas l’ajout d’un contenu nouveau mais l’explicitation d’une vérité déjà donnée, implicitement mais réellement, dans l’économie du salut.

Dès lors, la question n’est plus : « Le texte le dit-il littéralement ? » mais :
« La logique interne de la Révélation l’exige-t-elle pour en préserver la cohérence ? »


III. Le cœur du mystère : la convenance théologique

La foi catholique reconnaît en Marie la nouvelle Ève. Or, si le Christ est le nouvel Adam, sans péché, il est congruent — pour employer le langage des Pères — que celle qui devait lui donner son humanité soit, par grâce anticipée, préservée du désordre qui marque la race d’Adam. Ce n’est pas là une nécessité absolue, mais une convenance profonde : Dieu prépare ses œuvres.

L’Immaculée Conception n’est pas une faveur « en plus » donnée à Marie ; c’est une grâce en vue de sa mission, comme l’arche de l’Alliance était entièrement sanctifiée en vue de recevoir la Parole écrite. La maternité divine ne peut être isolée : elle entraîne, en germe, l’exigence d’une sainteté radicale, mais reçue, purement reçue.


IV. L’objection historique : « une doctrine inconnue des Pères ? »

L’article s’appuie sur l’histoire pour affirmer que la doctrine n’est pas ancienne. Pourtant, la tradition chrétienne ne connaît pas de période où Marie serait perçue comme une pécheresse ordinaire. Les Pères, tout en n’explicitant pas le dogme comme plus tard, reconnaissent unanimement en elle une pureté unique :

  • Éphrem le Syrien l’appelle « toute-pure » et « inviolée » ;
  • Ambroise la décrit comme « exempte de toute tache de péché » (De institutione virginis) ;
  • Augustin, même en combattant le pélagianisme, exclut Marie du champ de sa doctrine sur le péché universel (« excepta sancta Virgine Maria… »).

Cette unanimité du langage spirituel n’est pas un argument anodin : elle manifeste une intuition constante du peuple chrétien, celle d’une sainteté singulière et préservée.

Le Moyen Âge n’a pas inventé l’intuition : il a discuté la manière théologique de l’exprimer. Et lorsque, avec Duns Scot, la logique du salut par anticipation fut formulée clairement, l’Église reconnut ce qui, depuis toujours, affleurait dans sa conscience.


V. Le problème herméneutique : l’Écriture seule ou la Parole vivante ?

L’article présente l’Immaculée Conception comme un « excès mariologique » né d’une confiance démesurée dans la tradition. Or, ce jugement suppose une conception de l’Église qui diffère radicalement de celle de la tradition catholique. Pour Rome, l’Église n’est pas un simple témoin de l’Écriture : elle en est la matrice, celle qui a reçu la promesse de guider le peuple dans toute la vérité.

Il n’est donc pas étonnant que la doctrine mariale suive le lent déploiement de la compréhension de la personne du Christ. C’est lorsque l’Église eut défini la pleine humanité du Verbe (Éphèse) et sa pleine divinité (Chalcédoine) qu’elle put mesurer la profondeur de la mission de la Mère de Dieu. Ainsi, la mariologie n’est jamais une branche isolée : elle est toujours la fleur de la christologie.

Vouloir la réduire ou la supprimer, c’est enlever au mystère chrétien sa lumière d’aurore.


VI. Conclusion : un dogme non pas « innovant », mais cohérent

L’article protestant reproche à l’Immaculée Conception d’être une innovation tardive. Mais une innovation est rupture, tandis que le développement organique est fidélité. Le dogme de 1854 n’a rien ajouté au mystère : il l’a clarifié.

Il exprime en une phrase ce que toute la tradition croyait de manière diffuse :
que la grâce du Christ, qui sauve tous les hommes, a été donnée à Marie d’une manière unique, prévenante, totale et fondatrice.

Loin d’être une exagération, le dogme magnifie la grâce seule :
car si Marie est immaculée, ce n’est pas par elle-même, mais uniquement par le Christ, et par anticipation de son œuvre rédemptrice.

Et, pour le dire avec ce souffle narratif que Merle d’Aubigné savait donner aux grands mouvements de l’histoire :

Là où la Réforme craignait une atteinte à la gloire du Rédempteur, l’Église catholique ne voit que l’éclat premier de cette gloire, reflété dans la créature qu’Il a façonnée pour être son sanctuaire vivant.