réponse à l’article Un appel aux évangéliques envisageant l’Orthodoxie
Il est des heures dans l’histoire de l’Église où l’âme chrétienne, pressée par mille voix contraires, cherche à discerner le pur éclat de l’Évangile. Les siècles passent, les peuples changent, mais le besoin demeure le même : entendre, au-delà des polémiques humaines, la Parole vivante qui jaillit du tombeau vide. Et lorsque, aujourd’hui, certains fils du protestantisme tournent leurs regards vers l’Orient chrétien, croyant y trouver une paix que leur temps n’a pas su leur donner, il convient de reprendre, avec gravité, la question essentielle : qu’est-ce donc que l’Évangile ? Et où bat son cœur véritable ?
L’écrit que nous examinons commence par un appel vibrant. Il invoque l’Écriture, cite les paroles sacrées de l’Apôtre, et rappelle le noyau lumineux que Paul tenait de la première prédication : le Christ mort, enseveli, ressuscité selon les Écritures, apparaissant aux témoins choisis. À cette proclamation, nul chrétien de l’Orient ou de l’Occident ne peut refuser son assentiment. Car c’est bien là le centre : la croix et la résurrection, sceau de la miséricorde éternelle, lumière qui perce jusqu’aux extrémités de la terre.
Mais à peine ce centre est-il posé, que l’auteur rabat aussitôt toute la richesse de cette proclamation sur les contours rigides d’un système particulier. Pour lui, la simplicité de l’Évangile s’identifie presque tout entière à une formule, sola fide, telle qu’elle fut articulée, non par Pierre, non par Irénée, non par les Pères du désert ou par les docteurs d’Orient, mais par quelques voix du XVIᵉ siècle, surgies dans une querelle brûlante avec le passé. La pureté de l’Évangile serait en péril partout où cette formule ne serait pas répétée dans sa nudité abstraite. Et l’Orthodoxie, faute d’utiliser ce langage, serait soupçonnée de laisser dans l’ombre la vérité du salut.
Ô noble Apôtre Paul, que de lectures étroites ton nom a dû porter sur ses épaules ! Lorsque tu proclamais que la foi justifie, tu ne reniais point la charité qui en jaillit, ni l’œuvre transformatrice de l’Esprit, ni l’incorporation au Christ dans le baptême et dans l’unité de son Corps. Tu ne séparais point la foi vivante de cette communion qui se transmet de génération en génération, par la main invisible de Celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »
Mais l’auteur, lui, oppose d’un côté l’Évangile « clair », réduit à quelques formules de la Réforme occidentale, et de l’autre un Orient chrétien qu’il juge flou, diffus, presque ombreux, parce qu’il ne s’exprime pas selon les cadences héritées de Genève ou de Wittenberg. L’Orthodoxie, dit-il, « croit en Jésus », mais cela ne suffirait point, si elle ne répète pas mot pour mot les définitions de la justification formulées au XVIᵉ siècle dans les contrées germaniques.
Ici, l’esprit catholique s’étonne, non par orgueil, mais par fidélité à l’histoire. Car, depuis les jours apostoliques, l’Église n’a jamais été gardée par des formules, mais par une Tradition vivante, éclairée par l’Esprit qui souffle dans ses membres. Certes, la grâce du salut ne vient que du Christ crucifié ; certes, nul homme ne peut se racheter lui-même ; certes, toute conversion véritable est un miracle de la miséricorde divine. Mais l’Évangile, dans la bouche des Pères, n’a jamais été réduit à un schéma juridique où l’homme ne serait qu’un champ passif que couvre une justice étrangère. Ils annonçaient la croix comme victoire, comme rachat, comme communion vivifiante, comme entrée dans un chemin où la grâce transforme l’être et lui rend sa liberté.
Ce n’est pas l’Orthodoxie qui a perdu la clarté ; c’est une tradition moderne qui a rapetissé l’Évangile, voulant qu’il tienne tout entier dans une formule, pour mieux discerner qui est « clair » et qui ne l’est pas. À celui qui cherche à condamner l’Orient pour avoir trop honoré la liberté guérie, le combat spirituel, la participation à la vie divine, l’Église répond : ce que vous appelez confusion, les Pères l’appelaient mystère, et nul mystère véritable n’est contraire à l’Évangile.
Quant à ce malheureux fidèle dont l’auteur rapporte les paroles – « Il ne me reste plus qu’à être assez bon pour mériter ce que Christ a accompli » – quelle oreille catholique n’entendrait pas, là, un cri d’âme mal instruite, non un article de doctrine ? Faut-il juger une Église sur l’ignorance passagère de ses enfants ? Celui qui a traversé les paroisses évangéliques sait aussi combien de cœurs, accablés sous le poids d’un perfectionnisme silencieux, vivent dans la même confusion : « Christ m’a sauvé, mais je dois prouver que je mérite son amour. » Une catéchèse déficiente n’invalide pas la Tradition ; elle réclame seulement des pasteurs fidèles.
L’auteur évoque encore la sanctification, qu’il conçoit comme l’œuvre unique d’une foi solitaire, sans qu’il voie que l’Écriture elle-même parle d’un peuple sanctifié par la Parole, par les sacrements, par la communion des saints, par la persévérance dans le combat. L’Évangile ne détruit pas la nature, il la guérit. Il ne supprime pas la liberté, il la libère. Il ne remplace pas l’homme par Christ : il fait de l’homme un membre vivant du Christ.
Ainsi, lorsque l’auteur demande : « L’Évangile proclamé dans l’Orthodoxie est-il l’Évangile apostolique ? », le catholique répond :
Oui, puisqu’il proclame la mort et la résurrection du Christ, qu’il confesse le baptême pour la rémission des péchés, qu’il célèbre la Table du Seigneur, qu’il garde le Credo de Nicée, qu’il vit de l’Esprit reçu par l’imposition des mains, qu’il se nourrit de la Tradition qui descend des apôtres.
Oui, puisque l’Orthodoxie demeure dans la communion des premiers siècles, où aucun Père n’a jamais enseigné ce sola fide dépouillé de la charité que certains veulent ériger en test suprême.
Oui, puisque le Christ y est confessé comme unique Sauveur, et que la grâce y est reconnue comme la source de tout salut.
Et pourtant – et c’est ici la voix catholique qui s’élève avec douceur – si l’on cherche l’unité visible de l’Église, l’accord des Églises apostoliques dans la foi, une doctrine définie lorsque les controverses l’exigent, la plénitude des sacrements gardés dans leur intégrité, alors l’Orthodoxie, si belle dans sa fidélité aux Pères, n’est pas toute la catholicité. Son témoignage demeure précieux, mais il manque cette pierre que le Seigneur n’a pas posée en vain : le ministère de Pierre, gardien de l’unité, témoin de la vérité lorsque les peuples se divisent et que les temps se troublent.
Ainsi, à ceux qui quittent l’évangélisme pour l’Orthodoxie, le catholique, sans les détourner de la beauté qu’ils ont aperçue, les invite à aller plus loin encore : à découvrir l’Église qui unit Orient et Occident dans une même confession, l’Église qui garde la Tradition apostolique dans toute son amplitude, l’Église où la croix n’est ni réduite à un schéma, ni diluée dans l’indéterminé, mais où le Christ ressuscité parle, enseigne, sanctifie, par la Parole, par les sacrements, par l’unité visible de son Corps.
Car, en vérité, l’Évangile n’est pas plus clair lorsqu’on le rapetisse, mais lorsqu’on le contemple dans toute sa lumière, telle que les siècles l’ont reçue, portée, défendue. La mort et la résurrection du Christ sont le cœur ; la Tradition apostolique en est le souffle ; l’Église en est le corps vivant. Que ceux qui cherchent la clarté ne s’arrêtent pas au seuil, mais avancent jusqu’à la plénitude. Car c’est là que le Christ, vivant aux siècles des siècles, garde pour son peuple la vérité qu’il lui a confiée.
