Il arriva, dans le silence des années, qu’une soif nouvelle se leva en moi, comme un souffle venu d’un autre âge. Cette soif, je ne la dois point à mes propres forces : elle fut éveillée par les pages ardentes d’un historien qui m’avait révélé, dès ma jeunesse, les luttes et les victoires de l’Église du Christ. En lisant Jean-Henri Merle d’Aubigné, je crus découvrir non seulement les convulsions d’un monde en quête de réforme, mais encore le drame grandiose du peuple de Dieu marchant à travers les siècles, éclairé par la Parole, dressé contre les ténèbres, et soutenu par la main invisible du Seigneur.
Ces récits, qui avaient nourri ma foi réformée, ne tardèrent pourtant pas à susciter en moi un mouvement plus profond : un désir insatiable de lien historique, de continuité vivante, d’un christianisme qui ne soit pas seulement professé par l’intelligence, mais reçu dans le temps, transmis de mains en mains depuis les jours apostoliques. Je découvris, en contemplant les luttes et les joies des saints, que le Christ n’avait point laissé derrière lui une vérité désincarnée, mais un peuple, un corps, une maison bâtie sur les fondations visibles des apôtres.
Alors se produisit en moi un trouble, comme si deux voix s’affrontaient. D’un côté, l’héritage réformé, qui m’avait appris à contempler la souveraineté du Seigneur et la pureté de l’Évangile ; de l’autre, cette aspiration nouvelle, qui me refusait désormais toute satisfaction dans un christianisme réduit à l’intérieur du cœur, comme un feu enfermé qui ne trouverait plus d’air pour alimenter sa flamme.
Car je sentais, de plus en plus vivement, que je ne pouvais vivre d’un pur esprit. J’ai une histoire ; j’ai un corps ; j’ai besoin d’un Christ que tout mon être puisse embrasser. Je ne pouvais me résoudre à un christianisme déraciné, suspendu au-dessus des siècles, comme détaché de ces témoins dont les vies formaient la grande chaîne de la Tradition. Ce n’était pas seulement un système doctrinal que je cherchais : c’était une réalité concrète, une Église vivante, une demeure où l’on puisse reconnaître les pierres posées par les apôtres eux-mêmes.
Mais autour de moi, ce désir n’était guère partagé. On me disait que la succession visible importait peu, qu’il était vain, sinon dangereux, de la rechercher ; que l’Église véritable n’avait besoin ni de mémoire concrète, ni de continuité institutionnelle, car elle vivait seule de l’Esprit, hors de l’histoire, hors des siècles, hors des lignées humaines. On affirmait que chercher un lien réel avec les apôtres, c’était manquer de foi, oublier que le christianisme vient du ciel, comme si le ciel pouvait se passer de l’histoire où il s’est incarné.
Mais mon âme ne pouvait se satisfaire de tels raisonnements. Ce n’était point l’incrédulité qui me poussait, mais la fidélité à l’Incarnation. Si le Verbe s’est fait chair, pourquoi l’Église demeurerait-elle sans corps ? Si le Christ a parlé, enseigné, imposé les mains, pourquoi sa mission ne laisserait-elle aucune trace visible, aucune suite de témoins, aucun fil d’or courant d’âge en âge jusqu’à nous ?
C’est là que, peu à peu, se levèrent en moi ces lumières qui dissipaient les ombres accumulées par mes préventions anciennes. Les obstacles qui me retenaient d’aimer le catholicisme tombèrent l’un après l’autre, comme si le vent de l’Esprit dissipait des brouillards que je n’avais jamais su traverser. J’avais craint une tradition humaine ; je découvris une tradition apostolique. J’avais redouté une Église figée ; je trouvai une Église vivante. J’avais pensé voir dans le catholicisme une construction tardive ; je reconnus une épouse façonnée dès les jours où Pierre et Paul versèrent leur sang pour le Christ.
Alors, je compris qu’il n’était pas dans ma vocation de réinventer ce que le Christ avait déjà bâti. Je ne voulais plus rêver d’une Église que l’on reconstruirait selon les lumières d’un âge particulier, fût-il noble. Je voulais habiter celle que le Seigneur avait établie, celle dont les portes de la mort n’avaient pu triompher, celle que les siècles avaient éprouvée mais jamais détruite. Je voulais l’apostolicité réelle, non l’ombre d’une apostolicité purement conceptuelle.
Je ne dis pas que ce chemin fut facile. Mais je dis qu’il fut vrai.
Et aujourd’hui encore, lorsque je contemple mon parcours, je reconnais avec gravité que la soif née en moi par Merle d’Aubigné — ce grand témoin de l’histoire chrétienne — ne m’a pas éloigné de la vérité, mais m’y a conduit plus avant. Celui qui m’avait appris à aimer les siècles de l’Église m’a involontairement enseigné à chercher l’Église qui traverse ces siècles. Il m’a donné le goût de l’histoire ; l’Esprit m’en a donné la plénitude.
Ainsi, la grâce m’a conduit jusqu’à cette demeure où la foi n’est plus seulement parole, mais héritage ; non plus seulement conviction, mais continuité ; non plus seulement intérieur, mais incarné ; non plus seulement mémoire, mais communion.
Et là, dans cette maison séculaire qui porte encore les empreintes des apôtres, ma soif a trouvé sa paix.
