Il est des passages de l’Écriture où le lecteur, s’il se contente de la lettre, voit seulement un mot ; mais lorsque l’Église y porte son regard, éclairée par les siècles, elle y discerne une porte ouverte sur les desseins de Dieu. Ainsi en est-il du salut de l’ange Gabriel à la Vierge Marie : ce χαῖρε, κεχαριτωμένη, qui, depuis deux millénaires, retentit comme l’annonce la plus pure faite à une créature humaine.
Les docteurs réformés contemporains, dans leur rigueur philologique, ont voulu réduire cette parole à la mesure sèche du temps verbal, comme si la grammaire pouvait circonscrire la grâce, ou comme si le mystère se laissait enfermer dans la dentelle de la syntaxe. Leur raisonnement, d’apparence solide, semble s’élever comme une citadelle : « Le parfait ne dit rien d’une grâce originelle ; d’autres saints l’ont reçue ; les Pères grecs parlent d’une purification tardive : donc l’Immaculée Conception n’est qu’une invention postérieure. »
Pourtant, lorsque l’on examine ce discours avec l’œil attentif de l’historien et du théologien, une autre lumière surgit. L’erreur n’est pas tant dans ce qu’il affirme que dans ce qu’il omet, non dans ses syllabes grecques, mais dans son refus d’entendre ce que la grâce fait lorsque Dieu prépare son œuvre la plus haute : l’Incarnation de son Fils.
I. L’ange ne prononce pas un adjectif : il confère un nom
Les réformés veulent lire dans le salus angélique une simple qualité : Marie aurait reçu la grâce, comme d’autres. Mais l’Écriture ne parle point ainsi.
Car l’ange, messager de Dieu, appelle la Vierge par ce nom même : kecharitôménê.
Il ne dit pas « Marie, comblée de grâce », mais :
« Réjouis-toi, toi-qui-as-été-comblée-de-grâce », comme si ce nom nouveau devenait son identité devant le Très-Haut.
Tel fut toujours le style des envoyés célestes : ainsi Gédéon fut appelé « homme fort et vaillant », non pour décrire ce qu’il était, mais ce que Dieu voyait en lui ; ainsi Daniel fut appelé « bien-aimé ».
Mais jamais — jamais ! — un ange n’avait salué un être humain par un nom qui résume l’action de Dieu en son âme.
Ici, ce nom ne précède pas une mission humaine, mais l’événement unique de l’histoire : le Verbe se fait chair.
L’Église, dans sa longue contemplation, ne s’est pas arrêtée à la forme grammaticale : elle a compris que ce titre donné par l’ange dévoile une élection, une consécration, un état intérieur préparé par Dieu pour accueillir le Mystère.
II. Le parfait grec ne fonde pas un dogme, mais il autorise la contemplation
Il est vrai que le temps parfait désigne un état présent résultant d’une action passée ; et il est vrai aussi que cette action n’est pas située par la grammaire au premier instant de l’existence.
Cependant la discussion protestante pèche par un excès de positivisme linguistique. Elle examine la coquille ; elle oublie la perle.
Car la théologie catholique ne s’appuie point sur un verbe isolé, mais sur une harmonieuse convergence :
- la typologie biblique,
- l’économie de la grâce,
- la préparation des figures,
- la logique même de l’Incarnation.
Le parfait ne prouve rien par lui-même ; mais il s’accorde avec le mystère que l’Église contemple.
Il montre que, lorsque l’ange parle, Marie est déjà en cet état de plénitude, antérieure à sa maternité divine.
Ainsi, le temps verbal n’est pas la source du dogme, mais son écho discret.
III. Les Pères grecs : non la fin de la doctrine, mais son aurore
Les docteurs réformés convoquent les Pères grecs : ils montrent qu’ils parlaient d’une purification. Ce point est exact ; mais ce fait demande, non une conclusion hâtive, mais un discernement historique.
Les Pères ne possédaient pas encore la notion augustinienne de péché originel ; ils n’usaient pas du langage ultérieur de la scolastique ; ils scrutaient, avec des catégories naissantes, la sainteté de Marie.
Et l’on découvre, à travers leurs formulations diverses, une vérité qui traverse tous les siècles :
Marie est la plus pure, la toute sainte, celle qui se tient à la frontière entre l’humanité malade et la grâce qui descend.
Les Pères ne formulent pas le dogme ; mais ils en portent l’intuition.
Ils ne disent pas l’Immaculée Conception ; mais ils affirment, d’une manière unanime, que Marie fut sanctifiée pour être le sanctuaire vivant du Très-Haut.
L’histoire de la doctrine chrétienne n’est point un bloc inerte : c’est une croissance. Ce que les Pères énoncent en images, l’Église, mûrie par des siècles de prière, l’explicite.
C’est la nature même de la Révélation vivante.
IV. Le cœur du mystère : l’Incarnation exige la sainteté du sanctuaire
Voici le point où la controverse change de nature :
il ne s’agit pas d’exégèse, mais de christologie.
Car si Marie n’avait pas été préservée du péché, alors le Christ aurait assumé une chair marquée par la privation originelle.
Non par un acte personnel, certes, mais par une hérédité spirituelle : ce que l’Occident appelle le péché originel.
Or le Christ n’a pas seulement sanctifié ce qu’Il a assumé ; Il a assumé une humanité parfaite, non déchue dans son commencement, car Il est le nouvel Adam, l’origine d’une création nouvelle.
Ainsi l’Église a vu dans Marie, non seulement la Mère du Sauveur, mais l’Arche vivante, préparée par la grâce avant même d’être offerte au monde.
L’arche du Temple devait être sacrée avant la venue de la Gloire ; combien plus celle qui devait porter la Parole faite chair !
Il n’est pas besoin de syllabes grecques pour comprendre cela :
il suffit de contempler la cohérence du plan divin.
V. Conclusion : un dissentiment qui porte sur la méthode avant de porter sur le dogme
L’article réformé croit réfuter un dogme catholique.
Mais en vérité, il ne conteste qu’une méthode d’interprétation.
Il oppose la lettre à l’Esprit, la grammaire à la théologie, le fragment au tout.
Il demande à un verbe ce que seul l’ensemble de l’Incarnation peut dévoiler.
La foi catholique, elle, n’isole pas l’Annonciation de l’économie du salut. Elle écoute la Parole dans la lumière des siècles. Elle ne s’arrête pas à la surface : elle laisse l’Esprit dévoiler la logique profonde du dessein divin.
Ainsi, lorsque l’ange dit :
« Réjouis-toi, toi qui as été comblée de grâce »,
l’Église ne se contente pas d’un constat linguistique.
Elle entend l’écho du dessein éternel, le frémissement de l’œuvre prévenante de Dieu, la réponse discrète d’une créature déjà toute tournée vers Lui.
Ce n’est pas un temps verbal qui fonde la doctrine de l’Immaculée Conception.
C’est la splendeur même de l’Incarnation.
Et dans cette splendeur, Marie apparaît, non comme une définition dogmatique, mais comme une lumière :
la première rachetée, la plus élevée des humbles, la terre nouvelle où Dieu plante l’aube de la rédemption.
