« Ceci est mon corps » : la Parole qui dépasse l’histoire

Il est des paroles du Christ qui, comme des éclairs déchirant la nuit, éclairent d’un seul trait toute l’économie du salut. Luc 22.19-20 en fait partie. Au soir où le Seigneur s’avance vers la Passion, la terre semble retenir son souffle. Les disciples ignorent l’abîme qui se prépare à s’ouvrir. Eux voient un repas pascal, un maître qui rompt le pain. Le ciel, lui, contemple l’aboutissement des siècles. C’est alors que Jésus prononce ces mots, simples et redoutables : « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous… Ceci est mon sang, qui est versé pour vous. »

Dans l’audace surnaturelle de ces paroles repose tout le christianisme.

I. La tentation réductrice : la parole ramenée à l’histoire

La foi réformée, dans sa rigueur scrupuleuse — souvent admirable lorsqu’elle veut honorer la sainteté de l’Écriture — préfère ici réduire l’immensité. Elle voit dans ces phrases du Seigneur un geste de mémoire, un signe renvoyant à l’événement de demain. Elle entend : « Ceci symbolise ce que mon corps sera demain, ceci rappelle ce que mon sang fera demain ». Toute la force du verbe être se trouve ramenée à une fonction d’explication historique, à une orientation morale, à une commémoration fidèle. Le sacrement n’est plus que le doigt pointé vers la croix.

L’histoire, alors, devient le tout. Le présent est vidé de son mystère pour s’abandonner, humblement mais tristement, à l’hier. Et l’homme, figé dans une rationalité prudente, se trouve privé de ce que le Christ voulait lui donner : non seulement le souvenir, mais la présence.

Car, si l’on s’en tient à la méthode protestante, Jésus, en ce soir de Pâque, ne donne rien : il annonce.

Il ne transmet pas : il explique.

Il ne consacre pas : il illustre.

Et l’Église, dans ce cadre, ne reçoit jamais plus que le passé.

II. La perspective catholique : la parole qui accomplit ce qu’elle dit

Le catholicisme, pour sa part, entend dans les paroles du Christ un souffle plus vaste. Il ne retranche rien de l’histoire : il honore la réalité de la Passion, la chair livrée, le sang répandu. Mais il sait, dans la fidélité aux Pères, que le mystère du Christ n’est jamais épuisé par la chronologie.

Lorsque Jésus dit : « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang », il ne renvoie pas seulement au lendemain ; il fait advenir, dans le présent du repas, cette offrande même qu’il accomplira sur la croix. Il inaugure l’unité profonde — sacramentelle — entre le don historique et l’acte liturgique. Il ouvre l’espace où se déploie ce que les chrétiens d’Orient appellent la Qourbana, l’Offrande vivante, la Présence réelle, non pas selon la chair terrestre, mais selon la puissance du Ressuscité.

Ici, Merle d’Aubigné aurait parlé du « drame sacré de la rédemption » ; mais l’Église ose dire davantage : la rédemption n’est pas seulement racontée, elle est rendue efficace. Le Christ ne dit pas : « Ceci représentera mon corps demain », mais : « Ceci est, maintenant, mon corps donné pour vous. » Et la parole de Dieu ne décrit pas : elle crée.

Ainsi, dans la vision catholique, la Cène n’est pas le souvenir d’un absent ; elle est la venue du Vivant.

La mémoire biblique est toujours plus large que la mémoire humaine : elle n’est pas un regard en arrière, mais l’irruption de l’événement dans le présent de ceux qui croient. La Pâque d’Israël n’était déjà pas un « souvenir », mais un aujourd’hui. Combien plus la Pâque du Fils !

III. La Qourbana : la Croix portée dans le sacrement

Le mot araméen Qourbana contient une vérité que l’Occident n’a jamais entièrement oubliée, mais qu’il a parfois trop peu contemplée. Il signifie à la fois « offrande », « sacrifice », « approche ». Sur les lèvres des Églises syriaques, il désigne l’acte où le Christ se rend réellement présent pour donner son Corps et son Sang. Ce que Jésus accomplit à la Cène n’est pas une anticipation psychologique, mais l’acte inaugural du sacrifice pascal, son déploiement sacramentel.

La perspective réformée voit la Croix comme un événement unique et fermé ; la perspective catholique contemple un mystère unique, mais ouvert : unique dans son essence, étendu dans sa puissance. Unique dans son accomplissement, communiqué dans son offrande.

Le sacrifice du Christ n’est pas réitéré dans l’Eucharistie : il est rendu présent. C’est là le cœur même du sacrement : l’aujourd’hui de Dieu venant irriguer le temps de l’Église.

IV. « Pour vous » : la gratuité qui demande d’être reçue

Il n’est pas anodin que Jésus ajoute : « pour vous ». La perspective réformée, en insistant sur la foi, veut protéger cette gratuité, craignant qu’une médiation visible ne vienne la brouiller. Mais, paradoxalement, en retirant au Christ le geste par lequel il donne vraiment son Corps et son Sang, elle réduit précisément ce don. Ce n’est plus le Christ qui nourrit, c’est le croyant qui se souvient.

Dans la perspective catholique, au contraire, la foi ne remplace pas le don : elle le reçoit. La confiance ne crée pas la présence : elle s’incline devant elle. Le « pour vous » devient, non une promesse à vérifier, mais un don déjà offert, un mystère à accueillir.

La gratuité devient plénitude.

Conclusion : la parole qui ouvre le Ciel

Ainsi les paroles de Luc 22 ne sont-elles pas seulement un testament : elles sont l’aurore du regard sacramentel. Elles sont la clé du sanctuaire, l’ouverture de l’histoire vers l’invisible, l’union de la Croix et de l’Autel, du Vendredi et de chaque Messe. Réduire cette parole à un rappel, c’est laisser la coupe de la grâce inachevée.

La foi catholique, elle, ose se tenir devant l’immensité : si le Christ dit « Ceci est », alors c’est. Et si c’est, alors le monde bascule : le ciel descend, l’autel devient Golgotha transfiguré, et l’Église se tient, émerveillée, dans la lumière du sacrement.

La mémoire protestante contemple le passé ;
l’Eucharistie catholique l’ouvre à la Présence.

La première honore l’histoire ;
la seconde en reçoit le mystère vivant.

Et dans ce mystère, l’Église, de siècle en siècle, accueille la Qourbana :
le Christ donné, le Christ versé,
le Christ vivant, au milieu des siens.