Il y a, dans l’histoire des doctrines chrétiennes, des mouvements d’âme où la vérité, voulant se protéger d’un danger, en rencontre un autre. Ainsi en fut-il de la Réforme lorsqu’elle voulut combattre l’obscurcissement du Christ et l’abus des médiations humaines. Elle prit le glaive de la parole, et d’un geste rapide, elle retrancha ce qui lui paraissait encombrer l’accès direct à Dieu. Elle éleva alors une bannière nouvelle : Solus Christus.
Mais, dans cet élan généreux, elle introduisit une séparation que l’Église antique n’avait jamais connue. Et, pour éviter que l’âme chrétienne ne demeure sans lien avec le Christ exalté, la Réforme se tourna vers l’Esprit Saint, qu’elle plaça comme unique lien vivant entre le Seigneur glorieux et les croyants dispersés.
Ainsi, peu à peu, se développa une théologie où l’Esprit devenait l’unique médiateur secondaire, celui qui remplace les médiations visibles de l’Église et du sacrement.
Là où les Pères parlaient d’une Église « corps du Christ », d’une succession apostolique fidèle, d’un sacerdoce ministériel, d’une Eucharistie substantielle, la Réforme parla surtout de l’Esprit, comme si Lui seul remplissait tout l’espace entre l’âme et son Seigneur.
On voulut honorer l’Esprit ; mais, en vérité, on le détacha des œuvres qu’il anime, et on le fit agir à la place de ce par quoi il avait toujours voulu agir.
I. L’Esprit dans la théologie réformée : médiateur exclusif, présence substitutive
Nul ne peut nier la piété sincère des réformateurs : ils avaient une haute vision du Saint-Esprit.
Ils voyaient en Lui :
- la lumière intérieure qui éclaire l’Écriture,
- la force qui régénère,
- la consolation qui affermit,
- le lien invisible entre le Christ glorifié et l’âme croyante.
Mais, profondément marqués par la crainte des abus, ils craignirent toute médiation visible, toute structure, tout rite, tout ordre sacramentel, tout magistère.
Alors, une logique s’imposa presque malgré eux :
l’Esprit doit assurer seul ce que les médiations visibles assuraient autrefois.
Ainsi :
- il devient l’unique garant de l’unité ;
- l’unique principe de la Cène ;
- l’unique lien avec le Christ ;
- l’unique agent de sanctification ;
- l’unique interprète de l’Écriture.
Et ce fut là l’origine d’une insuffisance invisible au premier regard :
l’Esprit, au lieu d’être l’âme des médiations du Christ, devint leur substitut.
II. La Sainte-Cène : une présence spirituelle au lieu d’une présence substantielle
Dans la Sainte-Cène réformée, on confesse certes la présence réelle. Mais aussitôt, pour éviter toute médiation substantielle, tout autel, toute transformation du pain, toute notion de sacrifice, l’on affirme :
— que la présence est uniquement spirituelle,
— qu’elle dépend de la foi,
— qu’elle vient non du pain, mais de l’Esprit,
— non « descendue », mais « élevée ».
Ainsi, la présence réelle devient :
- non plus une présence donnée objectivement,
- mais une présence opérée intérieurement.
Le Christ n’est plus celui qui se donne dans son Corps,
mais celui auquel l’Esprit nous unit par une élévation intérieure de la foi.
Et l’on voit alors ce glissement :
ce que la Tradition attribuait au sacrement, la Réforme l’attribue à l’Esprit seul.
III. Le Catholique, lui, contemple l’Esprit non en opposition, mais en communion avec les médiations
La foi catholique ne sépare pas l’Esprit des réalités visibles :
Elle voit l’Esprit dans les médiations, et les médiations dans l’Esprit.
1. L’Esprit dans l’Église
L’Église n’est pas un obstacle, mais l’œuvre même de l’Esprit.
— C’est l’Esprit qui la fonde à la Pentecôte.
— C’est l’Esprit qui parle par les conciles.
— C’est l’Esprit qui maintient la foi.
Là où la Réforme dit : « L’Esprit seul »,
l’Église ancienne disait : « L’Esprit dans l’Église ».
2. L’Esprit dans les sacrements
Les sacrements ne sont pas des rites humains ;
ils sont les instruments visibles par lesquels l’Esprit touche la chair humaine, comme le Christ l’a voulu.
Le baptême régénère non parce qu’un homme verse de l’eau, mais parce que l’Esprit agit dans l’eau.
L’Eucharistie nourrit non parce que le pain est sanctifié par un symbole, mais parce que l’Esprit descend sur les offrandes pour les transformer en Corps et Sang du Christ.
3. L’Esprit dans la succession apostolique
Les mains qui imposent ne sont pas des mains isolées dans l’histoire ;
elles sont le prolongement du souffle de la Pentecôte.
La succession n’est pas une mécanique humaine :
c’est la fidélité visible de l’Esprit dans le temps.
4. L’Esprit dans la communion des saints
Lorsque l’Église prie avec Marie et les saints,
elle ne détourne pas ses yeux de Dieu :
elle célèbre les fruits de l’Esprit dans l’histoire.
Là où la Réforme a voulu écarter toute médiation humaine,
la catholicité reconnaît que l’Esprit glorifie Dieu en glorifiant ses œuvres.
IV. L’équilibre catholique : l’Esprit et l’Incarnation
Le point le plus profond est peut-être ici :
La Réforme a exalté l’Esprit…
au détriment de l’Incarnation.
Car l’Incarnation du Verbe a fondé des médiations visibles :
- un Corps réel,
- un sacrifice réel,
- une présence réelle,
- une Église visible,
- des pasteurs visibles.
Or l’Esprit n’est jamais venu abolir ce que l’Incarnation a fondé.
Il est venu achever ce que l’Incarnation a commencé.
Dans la foi catholique :
- L’Incarnation fonde les médiations.
- L’Esprit les vivifie.
- Les deux agissent ensemble, inséparablement.
Ainsi se révèle la plénitude catholique :
l’Esprit ne remplace pas l’œuvre du Christ ;
il la prolonge et l’accomplit dans le temps.
**Conclusion :
Non “l’Esprit seul”, mais “l’Esprit dans tout ce que le Christ a fondé”**
La Réforme, dans un élan sincère, voulut protéger le Christ des médiations humaines.
Elle remplaça donc ces médiations par une insistance massive sur l’Esprit.
Elle fit de l’Esprit, malgré elle, un substitut, là où le Christ l’avait voulu complice, âme, souffle, force.
La foi catholique, elle, n’oppose rien à rien.
Elle ne prive pas l’Esprit de ses œuvres visibles.
Elle ne prive pas le Christ de son Corps.
Elle ne prive pas les fidèles de la chair sacramentelle qui les nourrit.
Elle voit dans le mystère chrétien :
- le Christ incarné,
- l’Esprit vivifiant,
- l’Église continuant l’Incarnation,
- les sacrements communicant la vie,
- la communion des saints révélant la fécondité de l’Esprit.
Ainsi, elle ne dit pas :
l’Esprit seul,
mais :
l’Esprit dans l’Église, l’Esprit dans les sacrements, l’Esprit dans l’histoire, l’Esprit dans le Corps du Christ.
Et dans cette symphonie, plus harmonieuse et plus vaste qu’aucune réduction,
l’âme découvre la plénitude du christianisme apostolique.
