Il est des heures où l’âme chrétienne, en relisant l’histoire de son salut, se souvient avec tremblement de ce Nom qui domine tous les siècles : Jésus-Christ. Nul ne peut prononcer ce nom sans sentir se lever en lui l’écho d’une puissance infinie, d’une miséricorde abyssale. La Réforme, dans son ardeur juvénile, voulut replacer ce Nom au centre de tout, et son cri « Christ seul ! » retentit alors comme un coup de tonnerre dans la nuit du XVIᵉ siècle.
Qui ne reconnaîtrait dans cet élan une intuition vraie et sainte ?
Pourtant, lorsque la pensée chrétienne s’arrête sur ce « Solus Christus », tel qu’il fut formulé dans les écrits évangéliques qui suivirent la rupture, elle découvre avec stupeur que ce cri, en voulant honorer le Christ, en vient parfois à l’isoler. Le Christ y apparaît élevé, certes, mais élevé seul, séparé des instruments qu’il a lui-même institués, détaché de son Corps vivant, arraché aux médiations sacrées qui prolongent son Incarnation dans les siècles.
Ainsi, sous un mot qui résonne comme un hommage, se cache parfois une philosophie de la désincarnation. Et l’histoire, elle aussi, attire notre attention, car jamais les apôtres, jamais les martyrs, jamais les Pères n’ont parlé du Christ selon ce mode solitaire où la Réforme l’a parfois enfermé.
I. L’œuvre du Christ : non pas substitution pure, mais communion mystérieuse
La présentation évangélique aime à répéter ces paroles solennelles :
« Jésus a tout payé ».
Elle voit dans la Croix une transaction, un transfert d’obéissance et de châtiment.
Le Fils, dit-elle, aurait obéi à notre place, pour que nous n’ayons plus à le faire ;
il aurait souffert à notre place, pour nous dispenser d’une transformation intérieure.
Mais l’Écriture, relue avec les yeux de l’Église antique, ne connaît pas ce schéma purement juridique.
Oui, le Christ est mort pour nos péchés ;
oui, il a porté nos fautes ;
oui, il a obéi jusqu’à la mort.
Mais il n’a pas obéi à la place de l’homme :
il a obéi en l’homme.
Il n’a pas été puni pour que nous restions tels que nous sommes :
il a embrassé notre nature pour la guérir, pour la élever, pour la diviniser.
Saint Irénée a dit, dans une parole qui fait trembler les siècles :
« Le Christ s’est fait ce que nous sommes, afin que nous devenions ce qu’il est. »
Voilà la logique catholique, voilà la logique patristique :
non pas le simple remplacement, mais la transformation ;
non pas un échange extérieur, mais une communion intérieure.
II. Le Christ de l’Évangile n’est jamais un Christ solitaire
La Réforme proclame :
« Dieu seul peut nous sauver ! Dieu seul ! »
Et l’Église répond :
« Amen, mais Dieu ne veut pas nous sauver seuls. »
L’Évangile montre un Christ qui ne marche jamais dans l’isolement :
il appelle des apôtres,
il jette les fondations d’une Église visible,
il remet les clefs à Pierre,
il souffle l’Esprit sur un collège sacerdotal,
il institue des sacrements,
il fonde un autel.
Celui qui dit : « Faites ceci en mémoire de moi »
savait qu’il instituait la transmission d’un mystère ;
celui qui dit : « Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde »
savait qu’il demeurait au milieu d’un peuple.
Le Solus Christus protestant, comme s’il craignait de diminuer le Sauveur, retranche tout ce que le Christ a ajouté à lui-même.
Il efface les médiations visibles, alors qu’elles sont œuvres du Christ.
Il supprime l’Église, alors qu’elle est son Corps.
Il écarte les sacrements, alors qu’ils sont les mains du Christ dans le temps.
Il réduit la présence du Seigneur à un lien invisible, alors que le Seigneur s’est fait chair, s’est fait pain, s’est fait source vive.
Honorons le Christ, certes ; mais honorons-le tel qu’il a voulu être, non tel qu’une philosophie de la rupture voudrait l’isoler.
III. Le Christ seul… ou le Christ sans transformation ?
La présentation évangélique affirme que rien, absolument rien, dans l’homme, ne contribue au salut.
Il est vrai que la grâce est première, qu’elle enveloppe tout, qu’elle précède toute œuvre.
Mais lorsque l’on transforme cette vérité en règle absolue, l’homme devient inerte,
le salut devient un décret,
la justification devient un statut extérieur,
et la sanctification devient un après-coup facultatif.
Or Jésus-Christ n’est pas seulement le Justificateur : il est le Rénovateur.
Il n’est pas venu pour que la justice demeure hors de nous :
il est venu pour que la justice habite en nous.
Les Pères n’ont jamais dit :
« Le Christ vous déclare justes. »
Ils ont dit :
« Le Christ vous rend justes. »
Car la grâce n’est pas un changement dans les cieux :
elle est une vie qui s’écoule dans l’âme.
IV. Le Christ sans médiations : une idée contraire à l’Incarnation
Le Solus Christus protestant redoute que les médiations humaines diminuent la gloire du Sauveur.
Mais la foi catholique sait que la gloire de Dieu n’est jamais diminuée par les médiations qu’il choisit :
elle est exaltée.
Dieu n’est pas diminué par Marie :
elle est la preuve de son œuvre.
Dieu n’est pas diminué par les saints :
ils sont la couronne de sa grâce.
Dieu n’est pas diminué par les sacrements :
ils sont les canaux de sa vie.
Dieu n’est pas diminué par l’Église :
elle est l’Épouse qu’il s’est acquise.
Le Christ n’est pas un solitaire :
il est une source qui se répand.
Il n’est pas un astre isolé :
il est le soleil d’un ciel rempli d’étoiles.
Il n’est pas un principe abstrait :
il est un Époux, un Chef, un Prêtre, un Sacrifice, une Présence.
Conclusion : le Christ catholique est le Christ plénier
Le Solus Christus protestant proclame une vérité essentielle :
nul ne peut sauver que le Christ.
Mais, tel qu’il est compris, il finit par proposer un Christ réduit, un Christ isolé, un Christ débranché des œuvres par lesquelles il continue d’agir.
Le Christ catholique est plus grand :
il est Tête d’un Corps vivant,
Source d’une grâce transformante,
Prêtre éternel agissant dans l’Eucharistie,
Époux présent dans son Église,
Lumière diffusée dans les saints,
Vie offerte dans les sacrements,
Grâce qui élève,
Puissance qui transforme,
Dieu qui unit ce que la rupture voulait séparer.
Christ seul, oui ;
mais jamais Christ tout seul.
Car l’Incarnation a dressé un pont ;
la Croix l’a scellé ;
la Résurrection l’a illuminé ;
et l’Église, jusqu’à la fin des siècles, demeure ce lieu où le Christ n’est pas seulement proclamé, mais réellement donné.
