
Il est des moments, dans la vie chrétienne, où l’âme, se retournant vers le passé, distingue soudain, au milieu des faits les plus simples, l’empreinte discrète d’un dessein qui la dépassait. Ainsi m’arrive-t-il souvent de repenser à cette rencontre de jadis avec Pierre Hillard, lors d’une séance de dédicace, et d’y reconnaître aujourd’hui l’un de ces signes silencieux que la Providence inscrit parfois sur notre route.
À cette époque, j’étais encore solidement enraciné dans mes convictions réformées. La pensée protestante, l’architecture doctrinale héritée des Réformateurs, l’autorité souveraine de l’Écriture : tout cela formait pour moi un horizon indépassable. Je lisais à cette époque les ouvrages de Pierre Hillard avec un profond respect ; mais je demeurais convaincu qu’il se trompait de confession, et que, tôt ou tard, il devrait rejoindre la vérité réformée. La logique protestante semblait implacable : si la lumière se trouvait du côté de la Réforme, tout chercheur sincère finirait, croyais-je, par y revenir.
Or c’est dans ce contexte que se produisit un geste minuscule, presque involontaire : sur la page blanche d’un de ses livres, Pierre Hillard écrivit une dédicace où se glissait une parole au ton prophétique, affirmant que je deviendrais catholique. Sur le moment, je souris : une telle phrase me paraissait déplacée, incongrue, et surtout dépourvue de la moindre vraisemblance. Ma position théologique me semblait inébranlable, et le catholicisme était encore enveloppé, pour moi, d’un voile d’incompréhensions.
Mais les années passèrent. Et les années, je le vois aujourd’hui, travaillent l’âme avec une patience que l’on ne soupçonne pas. Ma redécouverte progressive de l’héritage apostolique, des Églises anciennes, de la liturgie immémoriale, de la Qourbana, de cette tradition vivante qui accompagne l’Écriture comme la vigne soutient la treille, commença doucement à déplacer mon axe intérieur. L’étude, la prière, l’honnêteté devant Dieu ouvrirent peu à peu une porte dont je n’aurais jamais cru franchir le seuil. À mesure que se dévoilait la profonde continuité entre l’Écriture et la Tradition, entre le culte chrétien ancien et la messe, entre l’autorité apostolique et l’unité visible de l’Église, il devint impossible de demeurer dans mes certitudes anciennes.
Ce qui paraissait jadis impensable devint lumineux. Et la parole de Pierre Hillard, un jour écrite presque machinalement, cessa d’être une fantaisie pour devenir un signe. Elle n’était plus un trait d’esprit : elle était devenue un témoin silencieux placé par Dieu sur ma route. Car si je ne suis pas encore revenu formellement à la pleine communion sacramentelle, mon cœur, lui, a franchi la porte. Intérieurement, je suis devenu catholique.
En relisant aujourd’hui cette page de ma vie, je suis saisi d’un profond étonnement. Rien, absolument rien, ne pouvait laisser prévoir que cette phrase griffonnée au bas d’un livre s’accomplirait un jour. Les écrits de Pierre Hillard n’ont jamais été l’élément déterminant de mon évolution ; la dédicace elle-même me semblait n’être qu’une parole hasardeuse, sans autorité et sans prise sur mon âme encore attachée à la tradition réformée.
Et pourtant, en réfléchissant davantage, je comprends que quelque chose avait déjà commencé. Ce n’était pas encore le terrain de la doctrine : je ne connaissais alors ni l’oralité apostolique, ni la liturgie antique, ni la profondeur de la Tradition. Mon intelligence n’avait encore franchi aucun de ces seuils.
Mais une autre lumière se levait, dont je n’avais pas mesuré la portée. Durant ces années singulières de 2020, 2021 et 2022 — celles que beaucoup ont appelé la « dictature sanitaire » — j’ai perçu un contraste qui demeura gravé dans ma mémoire. D’un côté, dans les milieux réformés que je fréquentais, je remarquais une docilité presque immédiate, un consentement rapide à des mesures qui touchaient pourtant au cœur même de la vie ecclésiale. De l’autre, chez de nombreux catholiques, je découvrais une résistance inattendue : non pas une rébellion désordonnée, mais une fidélité droite, ferme, enracinée. J’y voyais une force morale, un courage spirituel, une détermination à garder vivante l’adoration, même lorsque les vents contraires secouaient le monde.
Et je dus le reconnaître : ce courage, cette vigueur, ce sens profond du sacré — tout cela manquait dans les cercles protestants où j’évoluais. Sans encore comprendre la source de cette force, mon cœur fut frappé par cette différence. Le catholicisme devint, dès ce moment, non une conviction, mais une question ; non une doctrine, mais une réalité digne d’intérêt. Une brèche s’était ouverte.
Ainsi, lorsque je contemple aujourd’hui ce chemin, je comprends que la parole de Pierre Hillard, jadis énigmatique, n’était pas un hasard. Elle préfigurait, sans que je m’en doute, le travail silencieux que Dieu accomplissait en moi. Ce n’est pas elle qui m’a conduit vers la foi catholique ; mais elle en fut comme l’écho anticipé, le signe discret d’un avenir encore caché.
Et maintenant, devant ce passé relu à la lumière de ce que Dieu a fait, l’étonnement se change en reconnaissance. Une parole écrite un jour dans la simplicité s’est révélée être, pour moi, la première trace d’un chemin que la Providence seule connaissait déjà.
