Il est des heures où l’histoire de l’Église ressemble à ces hauteurs escarpées d’où l’œil découvre à la fois la source et l’embouchure d’un fleuve. Là, la lumière du matin frappe les rochers antiques, et le voyageur discerne dans l’éclair du jour le chemin qu’ont suivi les pères. Plus bas, la plaine s’ouvre, sillonnée de mille ruisseaux, où les eaux originelles semblent se perdre dans d’innombrables canaux. Alors s’élève dans l’âme la question grave : quelle voix aujourd’hui porte fidèlement l’écho de la source apostolique, et quelle voix en retient seulement une résonance affaiblie ?
Parmi ces voix contemporaines, une se fait entendre avec vigueur, sincérité et ardeur : celle d’un groupe de jeunes théologiens qui, sous le nom de Par la Foi, veulent rendre témoignage à la tradition confessionnelle de la Réforme. Leur plume est alerte, leur conviction profonde, leur désir ardent de servir Dieu et d’élever la pensée chrétienne tout à fait honorable. Ils représentent une génération qui refuse la superficialité du protestantisme moderne, et qui veut redonner à la foi réformée son austère noblesse.
Mais lorsque cette voix s’avance vers les régions anciennes où respirent encore l’esprit et la mémoire des Apôtres, un contraste apparaît. Car l’âme de la tradition apostolique, telle qu’elle se dévoile dans Ignace d’Antioche, Irénée de Lyon ou Justin Martyr, n’est pas seulement faite de doctrine ; elle est tissée d’une vie, d’une liturgie, d’une autorité transmise, d’un culte qui n’a pas été inventé mais reçu. Là se trouvent ces antiques pierres que les siècles n’ont pu briser : un évêque, un autel, une Écriture proclamée au cœur d’une assemblée qui prie, une Eucharistie reconnue comme sacrifice d’action de grâces et de communion, un ministère ordonné par imposition des mains.
C’est là que se produit la dissonance. Les auteurs du blog veulent remonter jusqu’à la source, mais ils n’acceptent de prendre à la tradition que ce qui, selon eux, confirme le courant qu’ils suivent déjà. Ils reconnaissent l’Église ancienne lorsqu’elle témoigne du canon, mais se détournent d’elle lorsqu’elle parle de la liturgie reçue, de l’autorité des évêques, ou de la prêtrise chrétienne. Ils saluent Athanase et Augustin lorsqu’ils défendent la divinité du Christ, mais s’éloignent d’eux lorsqu’ils confessent la tradition vivante et l’unité visible de l’Église. Ainsi, ce qui est reçu d’une main est souvent repoussé de l’autre.
Cette tension ne naît point d’une duplicité, mais d’un principe : celui du sola Scriptura compris dans un sens que les anciens n’auraient jamais imaginé. Car les Pères n’ont jamais séparé la Parole écrite de la Parole proclamée, la doctrine de la liturgie, la vérité du Christ de l’unité de l’Église. Ils savaient que l’Évangile est une vie avant d’être un livre, un mystère avant d’être une thèse, une réalité transmise avant d’être exposée. Ils n’avaient point appris à juger la tradition des Apôtres à la lumière des systèmes du XVIᵉ siècle, mais à juger les pensées humaines à la lumière de ce qu’ils avaient reçu d’eux.
La voix réformée classique – noble, sérieuse, attachée à l’Écriture – a voulu briser les chaînes du formalisme médiéval. Elle a donné à la chrétienté un souffle de renouveau. Mais elle a aussi, sans toujours le vouloir, rompu le lien sacré qui reliait la foi à la tradition vivante. Elle a substitué à l’unité reçue une unité doctrinale à construire, à la liturgie héritée une liturgie à inventer, au magistère apostolique une science interprétative, au sacerdoce visible une fonction pastorale redéfinie.
C’est ici que se trouve le nœud du positionnement du blog. Ses auteurs veulent honorer la source apostolique, mais leur regard s’arrête trop tôt, comme si l’eau vive se trouvait seulement dans le livre reçu, et non aussi dans la communauté qui le transmet, dans la table où il est proclamé, dans la mémoire où il est inscrit, dans la succession où il est gardé. Leur attachement exclusif à l’Écriture, réduit à une méthode d’analyse, les empêche d’embrasser la plénitude de cette tradition vivante qui, dès le IIᵉ siècle, entoure l’Évangile comme un écrin.
Cependant, l’Esprit agit souvent dans ces tensions. Car une âme qui cherche la source, même en suivant un sentier incomplet, finit tôt ou tard par entendre la rumeur profonde du fleuve tout entier. Et l’on peut espérer que ceux qui veulent défendre la foi apostolique contre les vents de l’époque seront conduits, par la grâce, à découvrir non seulement la lettre de cette foi, mais aussi sa forme vivante : la liturgie antique, l’unité visible, la succession des pasteurs, la tradition reçue et transmise avant que les livres ne fussent écrits.
Ainsi, la voix de Par la Foi se dresse dans notre siècle comme une note claire, mais solitaire, au sein de l’harmonie plus vaste de la chrétienté. Elle rappelle avec force la grandeur de l’Écriture, mais hésite encore à accueillir la totalité de l’héritage que les Apôtres ont laissé à l’Église, ce dépôt que les siècles ont porté non par imagination humaine, mais par fidélité à Celui qui a promis d’être avec les siens jusqu’à la fin du monde.
Et peut-être viendra le jour où, face au tumulte des doctrines modernes, cette voix réformée, si ardemment attachée à la vérité, sentira l’appel mystérieux de la tradition ancienne, comme un écho venu des premiers âges. Alors les eaux dispersées se réuniront, et la source retrouvera son lit antique, celui où la Parole écrite et la Parole transmise, la confession de foi et la liturgie, l’Écriture et l’Église, ne font qu’un seul et même fleuve, issu du cœur du Christ.
