Il est des moments où l’histoire invite l’homme chrétien à un regard plus humble.
Les siècles ne se laissent pas plier aux constructions de notre entendement ; la vérité ne se laisse pas saisir par les systèmes que nous aimons, mais elle se révèle à ceux qui consentent à être instruits par les œuvres de Dieu dans le temps. Et lorsque l’on contemple la Réforme, non plus seulement dans son élan héroïque, mais dans ses limites, une lumière plus douce, plus vraie, se lève sur les chemins de la foi.
La Réforme, il est juste de le reconnaître, a rendu à l’Église un trésor que personne ne doit mépriser : l’Écriture sainte mise de nouveau au centre. Elle a rappelé, dans des temps de confusion, que la Parole de Dieu ne peut être enchaînée et que nul ne peut substituer à l’Évangile une tradition humaine qui l’étouffe. Elle a ravivé la conscience de la souveraineté divine, et, dans le tumulte des siècles, elle a réchauffé des multitudes par l’annonce de la grâce.
Mais il faut aussi oser voir ce que l’histoire révèle avec franchise :
en redécouvrant l’Écriture, la Réforme a souvent méconnu la matrice où l’Écriture avait été reçue, gardée, proclamée depuis les Apôtres.
Elle a pris la Bible, mais non la tradition apostolique qui l’avait portée ; elle a reçu le texte, mais non la communauté vivante où le texte respirait ; elle a conservé l’Évangile écrit, mais non l’Église qui en était l’écrin.
Ainsi, dans son désir de purifier la foi, la Réforme a involontairement engendré un christianisme nouveau, façonné non par la continuité apostolique, mais par les catégories de la Renaissance humaniste.
Elle voulait revenir aux origines ; elle a souvent créé des commencements.
Elle désirait restaurer l’Église antique ; elle a souvent inventé une tradition différente.
Car cette époque, marquée par l’admiration des Anciens et la confiance absolue dans les capacités de l’homme éclairé, a enseigné aux réformateurs une certitude subtile : l’esprit moderne pourrait refaire ce que l’Église avait transmis.
C’est ainsi que l’on entreprit de reconstruire un texte biblique « plus pur » que celui que l’Occident avait reçu dans la Vulgate, texte canonique de plus de mille ans.
Non plus une Écriture conservée dans la continuité, mais une Écriture reconstruite à partir des manuscrits disponibles ;
non plus un canon reçu dans l’obéissance, mais une édition scientifique modelée par l’homme.
Il y avait là une audace admirable, mais aussi un danger profond.
Car au moment même où l’on affirmait vouloir revenir à la Parole de Dieu, on se détachait de l’histoire où cette Parole avait été vécue.
On croyait restaurer la pureté apostolique ;
mais on se détachait de cette chaîne ininterrompue qui reliait l’Évangile aux apôtres par les mains des Pères, des évêques, des liturgies et des communautés.
Ainsi, en voulant rompre avec les siècles médiévaux, la Réforme a hérité d’une certitude propre à la Renaissance : celle que l’homme moderne, armé de sa raison et de ses livres, pourrait recommencer le christianisme à neuf, comme si Dieu n’avait pas conduit son Église pendant quinze siècles.
Il ne s’agit pas de dénigrer les réformateurs — car Dieu les a utilisés, et nul ne peut nier la vigueur de leur témoignage. Mais il faut reconnaître, avec un respect empreint d’humilité, qu’ils n’ont pas restauré le christianisme apostolique :
ils ont édifié une tradition nouvelle, distincte de celle dont Ignace, Irénée, Cyprien et Augustin furent les serviteurs.
Ils ont voulu purifier, mais ils ont aussi reconfiguré.
Ils ont voulu revenir aux origines, mais ils ont souvent reconstruit selon les catégories de leur temps.
C’est pourquoi l’heure est venue de regarder les choses avec plus de vérité et de douceur.
L’Écriture est un trésor impérissable — mais elle ne nous a jamais été donnée en dehors de l’Église qui la garde, qui la proclame, qui la vit.
Et la Tradition apostolique n’est pas un poids médiéval qui empêche la lumière :
elle est cette mémoire vivante par laquelle le Seigneur a conduit son peuple depuis le Cénacle jusqu’aux autels du monde entier.
Celui qui veut être fidèle aux Apôtres doit donc entendre à nouveau la voix de l’histoire, et reconnaître que l’homme ne restaure pas ce que Dieu a transmis ; il le reçoit.
La foi ne s’invente pas ; elle se reçoit des mains de ceux qui furent les premiers témoins.
Et si l’on s’avance avec cette humilité, alors seulement le chemin s’éclaire : non pour renier ce que la Réforme a apporté, mais pour accueillir plus pleinement la continuité vivante de cette Église que le Christ a promis de conduire jusqu’à la fin des siècles.
